Critique : Bowling for Columbine

Stéphane Argentin | 6 décembre 2004
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Onze mille. Voilà le triste record du nombre de tués par armes à feu chaque année aux États-Unis (contre moins de quatre cents dans les autres pays : France, Allemagne, Grande-Bretagne, Canada ...). Après Roger et moi et The Big One, deux œuvres engagées, Michael Moore récidive et signe un documentaire absolument implacable sur l'immense problème qu'est devenu le contrôle des armes aux États-Unis (ou plutôt son absence). En prenant comme pivot l'événement tragique survenu au lycée de Columbine (deux jeunes élèves faisant un carton en plein lycée avant de se suicider), le génial cinéaste dresse un portrait désastreux de ce qui est censé être la première puissance démocratique au monde.

Le portrait est si désastreux qu'on en viendrait presque à se demander si ce fouteur de troubles est américain ! Comment expliquer autrement ce véritable torpillage intégral du système américain auquel se livre ce génial roublard qu'est Michael Moore ? Citoyens irresponsables (« Si on cherche à pénétrer chez moi, j'me pose pas de questions, je tire d'abord et j'appelle les flics après ! »), fabricants et vendeurs d'armes qui ne comptent qu'en dollars rentrant (en oubliant les victimes sortantes), amplification du phénomène par les médias qui ne comptent, elles, qu'en termes d'audience (et donc encore une fois d'argent), et bien entendu élus qui se contentent de compatir à la douleur des victimes en oubliant de mentionner que, quelques heures avant ledit massacre de Columbine, les forces armées américaines venaient d'effectuer l'un des bombardements les plus intensifs qui soient au Kosovo, soufflant au passage (et par erreur ?) une église et une école maternelle.

Globalement construit en deux parties – la première qui dresse ce bilan déplorable, et la seconde qui cherche à comprendre, expliquer et remédier au problème –, le film explore non sans humour et avec une malice savoureuse (le montage est tout simplement brillant) les diverses réponses que les intervenants et situations lui fournissent, permettant au cinéaste de cerner ses concitoyens et le mode de fonctionnement de son pays avec une justesse rare. Assurant la transition entre ce bilan et ce questionnement, un génialissime dessin animé résume cinq cents ans d'histoire américaine (et de mentalité) en moins de cinq minutes d'anthologie (les fans de South Park seront en terrain connu).

Tour à tour drôle, émouvant, consternant quand il n'est pas tout simplement horrifiant (l'interview finale de Charlton Heston, président de la NRA, l'association représentant le lobby des armes, laisse apparaître toute l'inhumanité d'un homme qui fut pourtant l'interprète de Moïse au cinéma, tandis que celle de Marylin Manson est bluffante de lucidité), Bowling for Columbine mérite toutes les éloges tant il parvient, sans presque jamais grossir le trait tout en évitant l'écueil d'une trop simple schématisation, à démontrer à quel point la situation américaine frise le point de non-retour. Pas de doute possible, il ne fait pas bon de vivre aux États-Unis (contrairement au Canada). La solution contre la criminalité : la « précrime » de Spielberg ou bien la caméra de Moore ? Quelle que soit la réponse, le jury du festival de Cannes ne s'y est pas trompé en attribuant à cet indispensable Bowling for Columbine le Prix Spécial du 55e festival. Moore ayant fait encore « mieux » depuis en remportant la Palme d'Or avec son dernier brulôt contestataire, Fahrenheit 9/11.

Résumé

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