Fornacis : critique endeuillée

Christophe Foltzer | 9 juin 2018 - MAJ : 09/06/2018 11:57

Une fois n'est pas coutume, nous allons vous parler d'un premier film français envoûtant et étrange, qui s'est monté en marge du système. Un film qu'aucun producteur ou distributeur n'a voulu pousser. Un film pour le moment invisible : Fornacis.

photo Fornacis
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DANS LA DOULEUR

Si les choses ont l'air de bouger quand on parle de cinéma fantastique ou de genre ces derniers temps et qu'une nouvelle génération semble prendre le pouvoir aux forceps, il ne faudrait pas oublier que cela ne concerne qu'une poignée d'individus. Et si les femmes commencent à émerger au milieu de tout cela, avec des figures de proue telles que Julia Ducournau et Coralie Fargeat, tout reste encore à faire. Artiste multi-casquettes, Aurélia Mengin (occupant ici tous les postes-clé mais aussi créatrice et directrice du Festival Même Pas Peur sur l'île de la Réunion) a décidé d'essayer de jouer le jeu pendant un certain temps. Avant de comprendre que, comme pour beaucoup malheureusement, cette voie la conduisait dans une impasse. Là où d'autres auraient abandonné, elle a décidé de combattre le sort et de se créer son propre destin. En résulte Fornacis, un premier long-métrage en forme de gros doigt d'honneur à une industrie ventripotente, 100% indépendant et une petite bouffée d'oxygène dans un cinéma en bout de course.

 

photo FornacisEmmanuel Bonami et Aurélia Mengin

 

Il convient cependant d'aborder Fornacis avait un esprit ouvert, en laissant ses à-priori aux vestiaires, tant le film nous propose une plongée dans un autre monde qui risque de bousculer, voire de rebuter, les psychologies les plus fragiles ou les plus normées. En effet, Aurélia Mengin possède un univers fort, trouble et ambigü, conséquence de son enfance passée dans le milieu de l'art contemporain, de ses recherches personnelles, teinté de magie, de psychologie, de symbolisme et d'une approche picturale assez radicale.

Et cela apparait dès le début du film. Pourtant, le point de départ n'est pas le plus innovant qui soit : Nous y suivons Anya, une jeune femme au volant de sa voiture, accompagnée d'une urne et assaillie par son passé douloureux. Devant elle, la route, l'inconnu, la peur. Derrière elle, le bonheur, la souffrance, les regrets. Elle passe de décor en décor, désincarnée, dans un processus de deuil qui l'entraine dans un nouveau monde. Dans un entre-monde devrait-on dire, où passé et présent se mélangent, où la réalité s'estompe progressivement pour laisser sa place à "autre chose".

 

photo FornacisAnna D'Annunzio

 

ETRANGES COULEURS DES LARMES DE SON CORPS

Tourné avec très peu de moyens et dans un laps de temps très court, Fornacis ne choisit cependant jamais la facilité. On pourrait même penser qu'il fait exprès de se compliquer la vie. Couleurs saturées, expérimentations sonores à la limite de la souffrance auditive (on pense à un cri déchirant au début du film), rythme contemplatif, absence de dialogues mais omniprésence de la voix-off, Fornacis propose une succession de tableaux découpés en autant de chapitres thématiques. Le film ne prend pas la peine d'installer son univers et ses personnages, il nous plonge directement au coeur de son histoire pour ne plus nous lâcher jusqu'à la fin.

 

photo Fornacis

 

Un exercice extrêmement périlleux (surtout en regard des maigres moyens à disposition) qui aurait pu tomber sans aucun souci dans le happening arty vide de sens si Aurélia Mengin ne dépassait très vite ce piège faussement narcissique pour créer un univers, un monde, un expérience. Car il s'agit bien d'expérience. Fornacis est un film dont il est difficile de parler (tout autant qu'à critiquer du coup) parce qu'il fonctionne essentiellement sur le ressenti du spectateur. Il se passe quelque chose d'assez unique, passée la surprise inaugurale de ce traitement peu conventionnel, que l'on rapprocherait de la synesthésie chère à Kandinsky, en version pop et métal cependant, et qui rappelle plusieurs cinéastes marginaux. Et pas des moindres d'ailleurs, puisque l'on pense à Gaspar Noé (ok, y a Philippe Nahon dans le film, ça doit jouer), mais aussi à une certaine période du cinéma italien, tendance baroque à la Suspiria. Pourtant, le cinéma qui revient le plus en tête est celui d'Alejandro Jodorowsky, période Santa Sangre ou La Montagne Sacrée. Oui, nous sommes face à un cinéma symboliste, exigeant et incarné, qui ne fait aucun mystère de la complexité et de la richesse de l'humain qui en est à l'origine.

 

photo Fornacis

 

Bien sûr, comme tout premier film, Fornacis n'est pas exempt de défauts. Certains passages auraient gagné à être plus rythmés ou plus concentrés (on pense notamment à l'introduction de Philippe Nahon) et l'équilibre fragile entre film et expérience dans lequel il se trouve le privera d'une partie du public plus habitué à quelque chose de cadré. Pourtant, ça fonctionne. Beaucoup même. Fornacis nous bouscule formellement au début pour nous happer à notre insu. Il peut également compter sur ses comédiens, très solides et totalement investis. Nahon bien sûr, mais aussi Anna D'Annunzio tout aussi flippante qu'attirante dans un rôle inquiétant et troublant. Emmanuel Bonami, quant à lui, montre une facette inédite de sa personnalité et compose un Wolf ambigu, cassé, menaçant tout autant que mélancolique, fragile et aimant. Aurélia Mengin, puisqu'elle incarne Anya, elle, plonge corps et âme dans son histoire. Elle la tient à bout de bras, totalement investis, se livrant complètement au spectateur, prouvant une fois de plus qu'ici, nous sommes chez elle. Et si cela peut faire peur au début, l'univers dépeint étant très torturé et s'attaquant à des thématiques plus que troublantes, il devient rapidement évident qu'au fond, nous sommes les bienvenus et que le coeur réel de ce monde est l'amour, l'humain et toute la complexité qui en découle, dans son versant lumineux comme dans son plus obscur.

 

photo Fornacis

 

A l'heure actuelle, Fornacis n'a pas de distributeur. Il ne sortira donc pas en salles. Ni sur une plateforme quelconque. Il vivra une première existence dans quelques festivals en espérant qu'un distributeur réellement cinéphile et plus courageux que ses collègues banquiers se décide à l'acheter et à le diffuser. On pourrait penser que c'est un peu vain de notre part de vous en parler alors qu'on ne peut pas le voir. Mais c'est justement pour cela que nous le faisons. Nous répétons depuis quelques années qu'il se passe quelque chose dans la "nouvelle génération" de réalisateurs français. Que ces hommes et ces femmes tentent de faire bouger les choses à leur niveau, avec leurs moyens, contre vents et marées, à l'insu d'un système qui ne veut pas d'eux. Il est donc de notre devoir de mettre en avant ce type de projets, de les pousser et de les encourager. Surtout dans des cas comme Fornacis, où le film est, au final, d'une si grande qualité.

 

photo Fornacis

 

 

Résumé

Exigeant, étrange et bizarre, Fornacis ne parlera certes pas à tout le monde. Pourtant, le film d'Aurélia Mengin est une sacrée expérience. Magique, envoûtant, perturbant, mélancolique et beau, son film mérite d'être vu par le plus grand nombre.

commentaires lecteurs votre commentaire !

Christophe Foltzer - Rédaction
10/06/2018 à 10:59

Nous nous sommes discrètement infiltrés durant une projection pour l'équipe du film, ni vu, ni connu.

Satan LaBite
10/06/2018 à 09:04

Du coup s'il est invisible vous l'avez vu comment ?

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