Test : Coffret Lars Von Trier - Epidemic

Julien Foussereau | 16 août 2011
Julien Foussereau | 16 août 2011

Autant être clair, l'auteur de ces lignes est loin d'être un mordu de Lars von Trier : admiratif devant Dogville ou encore sa très inventive série fantastique The Kingdom, il fait par ailleurs partie des rares personnes restées de marbre devant Breaking the waves ou encore le très malhonnête Dancer in the dark qui, sous couvert de vouloir basculer le musical dans le postmodernisme, flirtait dangereusement avec le chantage à l'émotion (la presse danoise parla à raison de « pornographie sentimentale »). En revanche, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître au cinéaste danois une incroyable créativité formelle, surtout en se replongeant dans ses trois premiers longs-métrages sur la déliquescence de l'Europe.

 

 

En effet, von Trier n'a pas toujours filmé caméra à l'épaule ou laissé l'improvisation s'immiscer dans son travail. Au contraire, il a été découvert par des films qui ne devaient rien au hasard, notamment Element of crime en 1984, probablement son meilleur film. À travers cette balade hallucinée dans une Europe apocalyptique et décadente, von Trier revendiquait le droit à la fascination au point de reléguer l'intrigue et sa fluidité au second plan : peu importe le cheminement de la traque (calquée sur Le Troisième Homme de Carol Reed et La Soif du mal d'Orson Welles) qui vise à coincer Harry Grey, le tueur d'enfants, seul compte l'abandon total à cet univers hypnotique fortement influencé par la littérature oppressante de Kafka, et le cinéma de Tarkovski pour les lents travellings. Vingt-deux ans après, le film impressionne toujours par son éclairage monochromatique sépia orangé capable de rendre perceptible le suintement des murs et des êtres, l'affolante maîtrise de ses cadrages frôlant de près les immondices d'une société où l'innocence n'a plus le droit de cité, où l'amour ne devient qu'un acte bestial, se limitant à prendre l'autre « comme à l'âge de pierre ». Element of crime mérite de figurer dans le panthéon des plus étonnants premiers films de l'histoire du cinéma. (8/10)

 

 

 

C'est à l'opposé de ce coup d'éclat que sort Epidemic en 1987. La sophistication extrême du premier film laisse place à un noir et blanc crasseux où von Trier joue avec la mise en abyme : Lars von Trier et son scénariste Niels Vorsel, dans leurs propres rôles, annoncent à leur producteur qu'ils ont perdu suite à une panne informatique le scénario intitulé L'Inspecteur et la Putain (premier titre de Element of crime). Lars von Trier propose de démarrer un nouveau projet, Epidemic, narrant la propagation d'une terrible épidémie par un médecin voulant sauver ses congénères. Derrière les deux niveaux narratifs (pseudo-documentaire, fiction), les deux usages de pellicules (16mm granuleux pour les pérégrinations de Niels et Lars, 35mm soyeux de Henning Bendtsen, le chef op de Dreyer pour la fiction rêvée) et ce tampon « Epidemic » rouge sang estampillé en haut à gauche de l'écran pendant la quasi-intégralité du film, on retrouve la fascination de von Trier pour la propagation du mal (par l'image dans le cas présent) et l'hypnose : le médecin s'appelle Mesmer (nom qu'il partage avec celui qui a vulgarisé le procédé) et le passage de l'épidémie dans le monde réel se fait par le biais d'une séance de spiritisme particulièrement éprouvante. Epidemic reste intrigant car il annonce la libération artistique de von Trier dans The Kingdom (où une scène est tournée dans le même hôpital) et le règlement Dogme des Idiots. Dans le même temps, cela ne fait pas d'Epidemic un bon film parce que l'on peut légitimement être exaspéré par le déséquilibre de certaines scènes (la correspondance avec les filles d'Atlantic City a beau être drôle, elle ralentit considérablement l'intrigue, pour autant qu'il y en ait une) et surtout par une impression de suffisance chez von Trier qui le rendra moins sympathique par la suite.… (6/10)

 

 


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Comme ce Europa, que Trier a réalisé avec l'intention déclarée et officielle de faire un chef-d'oeuvre (rien que ça !). À la manière d'Element of crime, le film s'ouvre sur une voix détachée demandant de se laisser emporter par les souvenirs. Ainsi, après le futur, le présent, voici le passé de l'Europe et sa mauvaise conscience, dans ce voyage au bout de la nuit d'un jeune Américain d'origine germanique, venu en Allemagne dans l'immédiat après-guerre pour participer à sa reconstruction. Présenté à Cannes en 1991, le film rafle logiquement les prix techniques et le Grand Prix du Jury… Mais von Trier ne rêve que de Palme d'Or et le fait savoir en brandissant son majeur devant un jury qui ose lui préférer Barton Fink des frères Coen. Que reste-t-il d'Europa quinze ans après ? Essentiellement un pari technique, une sorte d'ancêtre de Sin City : celui de tourner séparément l'arrière-plan et les acteurs pour ensuite les superposer. Par cet exercice de style, Europa veut mettre à plat le passé et le présent et pouvoir rendre perceptible cette culpabilité d'après-guerre tout en mélangeant, au sein d'un même plan, un noir et blanc fortement contrasté avec des touches de couleur. Lars von Trier cherche à imprimer de sa modernité le classicisme des grands maîtres en poussant dans ses derniers retranchements la technique du fond projeté. Malheureusement, si le film parvient à restituer quelquefois un sentiment kafkaïen d'absurdité, il demeure souvent une somptueuse mécanique en mal de récit, dominée par l'ennui, assommée par une direction d'acteurs hasardeuse avant de finir sclérosée par le délire de grandeur d'un formaliste de génie bouffé par sa mégalomanie. (6/10)

 

 

 

Chaque film est accompagné d'au moins un commentaire audio et d'un module d'une vingtaine de minutes intitulé Anecdotes sur… Epidemic se montre le plus spartiate alors que les deux autres films disposent chacun de deux commentaires et d'un making of d'époque. Si vous ne devez choisir qu'une seule de ces pistes informatives, prenez sans hésitation celle de Element of crime où interviennent Peter Schepelernet et Stig Bjorkman, biographes du cinéaste, qui semblent s'être préparés un minimum à l'exercice et parviennent à susciter l'intérêt en distillant tranquillement mais sûrement des anecdotes sur le tournage, le parcours des acteurs, les influences du film ainsi que sa place dans la filmographie de Lars von Trier (qui avait déjà une haute opinion de lui-même), et les bouleversements qu'il a apportés dans le paysage cinématographique danois jusque-là régi par le cinéma humaniste et bienveillant. En revanche, il est fortement déconseillé d'écouter le commentaire audio d'Europa avec Jean-Marc Barr et Udo Kier, pénibles avec leurs private jokes et leurs remarques inintéressantes.

 

 

 

Bien que n'évitant pas toujours les répétitions avec les commentaires, les modules sont bien plus intéressants et racontent sans détour les conditions de tournage souvent difficiles d'Element of crime, où la production n'a pas hésité à s'aventurer dans un égout aux eaux non-traitées, voire même à découper des animaux fraîchement abattus pour les besoins du film. Il est amusant de savoir qu'Epidemic est le fruit d'un pari entre von Trier et le cadre de l'Institut du Film Danois selon lequel le cinéaste serait capable de réaliser un film pour moins d'un millions de couronnes (soit 150 000 euros), et que l'hypnose à la toute fin du film serait bien réelle.

 

 

 

Les featurettes consacrées à Europa reviennent sur les difficultés de tourner des arrière-plans en Pologne (encore sous le joug communiste) surtout quand on transporte illégalement des armes ! Pour finir deux bonus cachés : dans les sections bonus de Element of crime (déplacez le curseur sur la photo de von Trier) et Epidemic (déplacez le cette fois sur la boîte d'Alka-Seltzer) et vous découvrirez Nocturne (8mn36s) et Images of a relief (52mn06s), deux courts-métrages du cinéaste alors étudiant en cinéma. Très, très expérimental ! Une intéractivité conséquente mais loin d'être exhaustive, car l'édition anglaise de cette trilogie propose un quatrième DVD de bonus.

 

 

 

Le meilleur transfert revient sans conteste à Element of crime (1.85) car la palette chromatique dominée par l'orange n'est pas ce qu'il y a de plus facile à compresser sur une galette versatile. Pourtant, on reste bluffé devant ce master parfaitement contrasté qui ne souffre d'aucune rayure, tache ou artefact. Un bonheur. Epidemic (1.66) n'a pas non plus à rougir de sa qualité vidéo qui joue brillamment entre le grain prononcé mais tout à fait naturel du 16mm et la luminosité du 35mm d'Henning Bendtsen. Europa (2.35) déçoit davantage face aux masters immaculés des deux films précités. Certes, le grain était attendu avec l'utilisation quasi systématique de la rétroprojection dans les arrière-plans mais on constate aussi une présence de grain tant sur la couleur que sur le noir et blanc des avant-plans, ce qui trahit des défauts de compression. Mais hormis ce paramètre et quelques taches de copie, cela reste tout à fait correct.

 

 

 

 

 
 

 

 

 

 

La section sonore doit aussi être traitée au cas par cas. Il est vivement recommandé de choisir la DD 2.0 d'origine pour Element of crime tant le remixage DD 5.1 s'avère artificiel en diable avec son écho dans les voix, off comme on, rendant l'écoute de cette piste pénible. Pour les deux autres, les deux pistes se valent, les 2.0 semblent disposer d'une dynamique plus importante, mais la spatialisation des 5.1 n'est pas déplaisante, même si les canaux arrière ne sont jamais sollicités.

 

Résumé

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