Poesia Sin Fin : le chef-d'oeuvre d'Alejandro Jodorowsky est disponible en vidéo et on vous dit ce qu'on en pense

Chris Huby | 4 décembre 2017
Chris Huby | 4 décembre 2017

Deux ans après un premier visionnage au festival de Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, force est de constater que le film s’avère être un chef-d’œuvre qui perdure mais qui propose une approche relativement complexe de l’existence pour qui ne connaît pas le travail de Jodorowsky. Œuvre méta, baroque et fantasque, lorgnant vers le surréalisme de Luis Buñuel, Poesía Sin Fin ne peut sans doute pas s’aborder de front. Faut-il avoir pour autant avoir connu l’univers génial de son créateur ? La question se pose, même si tout un public a depuis longtemps rejoint le cinéaste aux multiples facettes dans ses choix.

Suite de La Danza de la Realidad, sorti en 2013, Poesía sin Fin, mélange avec talent une réflexion de fond sur ce que pourrait devenir un pays comme le Chili à l’heure d’une dictature en place et sa solution individuelle, humaine, avec une envie de liberté salvatrice qui tend à la poésie, en totale confrontation avec des choix familiaux, quelque peu restreints pour ne pas dire autoritaires et frustrés. 

Ayant produit son film avec une certaine difficulté, le premier n’ayant pas marché au box-office, Alejandro Jodorowsky impose pourtant une forme qui est de plus en rare de nos jours : écriture libre, visuel osé, métaphores filées des angoisses des personnages, mise en avant des corps sans tomber dans le grotesque, séquences délirantes qui tirent le spectateur vers le haut de ses émotions, le résultat est époustouflant, surtout lorsqu’on connait le budget relativement misérable qui a été mis à la base. Malgré des moyens plus que limités, et un recours au crowfunding, le talent a su transformer une difficulté de départ en merveille de cinéma qu’il faut absolument redécouvrir via ce support.

 

Photo

 

UNE EDITION PSYCHO-MAGIQUE

En cette fin d’année 2017, l’éditeur français Blaq Out nous propose une somptueuse édition collector du film qui fera date. L’image et le son sont parfaits. La copie est irréprochable, l’éditeur tient là ses promesses et continue à construire une collection de qualité depuis des années.

Dans les bonus, outre l’usuelle bande-annonce et un livre de 88 pages de poèmes liés au film et intitulé "Voyage Essentiel", on retiendra un entretien d’une demi-heure très fort avec l’auteur, Alejandro Jodorowsky, qui commence par ces phrases : « Je viens d’avoir 88 ans, je vais mourir, l’organisme s’éteint… tu dois me parler comme si j’étais moribond ». Autrement dit, il s’agit d’une interview plutôt à cœur ouvert, dans laquelle le cinéaste revient à la fois sur ses sources, ses inspirations, sa manière de voir l’humanité et ses choix artistiques. On en redemande. L’artiste rappelle comme souvent que le cinéma est un art, une expérience qui doit rester, et a le devoir de s’éloigner des torchons hollywoodiens qui tirent vers le bas le spectateur lambda.

 

Photo

 

Autre bonus, un making-of un peu à l’arrache qui va dans le sens du film, volontairement chaotique et imparfait, mais rempli de renseignements. Ce qui impressionne surtout, c’est le sens de la débrouille du metteur en scène. Via quelques séquences bien choisies, on découvre comment l’équipe technique gère des scènes à la fois simples et qui pourraient tomber dans la caricature s’il n’y avait pas du génie derrière tout ça. La direction d’acteur se dévoile, on sent que Jodorowsky, au-delà de son amour pour les acteurs, ne les chopisit jamais au hasard, privilégiant, plus encore que le talent ou la performance, le lien qui se nousera ou grandira à l'occasion du tournage. Un document précieux qui fait également une bonne demi-heure.

« Le cinéma d’Alenjandro Jodorowsky, à la croisée de tous les arts » est un bonus encore plus rare, une autre demi-heure de face caméra où le cinéaste s’exprime sur ce qu’est le cinéma selon lui et comment Hollywood en a fait quelque chose de triste et de factuel alors qu’il aurait fallu le garder dans le monde de l’art. Un entretien rageux, quelque peu déprimant au fond devant l’état du cinéma mondial, mais toujours aussi providentiel.

 

Photo Jodo

 

Un bonus sur la psychomagie, matière chère à Jodo, qui est enfin montrée via un micro documentaire de 8 minutes, qui revient sur le fait que l’art doit être vécu comme un geste qui fait grandir, à travers des actes théâtraux et poétiques. On y voit Jodo appliquer sa science symbolique lors d’une rencontre avec un public plus qu’attentif.

Ultime bonus, un carnet de vacances un peu étrange à la forme hitchcockienne, « Jodorowsky et les mouettes » où l’on voit l’auteur nourrir des mouettes depuis le balcon de son hôtel. Un document quelque peu dispensable mais curieux, et par là même charmant, sinon poétique, qui aura le mérite de s’insérer dans un Blu Ray qui tient ainsi toutes ses promesses fantasmagoriques.

Dépassant clairement le simple cadre du cinéma, l'édition vidéo de Poésia sin Fin est, à l'image de son auteur, un petit bijou incontournable de cette fin d'année. On peut clairement remercier Blaq Out pour ce superbe cadeau de Noël qu'on aimerait bien retrouver sous tous nos sapins. A 24,99 Euros, l'invitation au voyage magique est plus qu'obligatoire...

 

Photo Blu-Ray

 

commentaires

Traxler
17/12/2017 à 10:14

Présentement, il est en plein tournage d'un nouveau film, probablement Viaje essential.

Ded
04/12/2017 à 20:43

... avisé et raffiné surtout ! ça change de l'âge de pierre ambiant...

Ded
04/12/2017 à 20:21

Sujet passionnant, article passionné et commentaire avisé donnent un grand coup de frais bienvenu... Merci !

Danza
04/12/2017 à 19:01

Le blu-ray est magnifique, le film moins. Je trouvais le premier volet "La Danza de la Realidad" plus abouti. Dans "Poesia Sin Fin", il y a comme un sentiment de vide identitaire, d'incertitude mélancolique, de doute, qui rend le film dur et incomplet... jusqu'à la toute dernière séquence qui est extrêmement touchante et vaut d'avoir patienté plus de deux heures...

votre commentaire