Collection slovaque : Štefan Uher en 4 films chez Malavida

Nicolas Thys | 2 août 2013
Nicolas Thys | 2 août 2013

Dans les années 1950, la FAMU était déjà l'une des plus importantes écoles de cinéma en Europe. Située à Prague, alors Tchécoslovaquie, elle a accueilli une grande partie de ceux qui ont fait et soutenu ce qu'on a appelé la "Nouvelle vague tchécoslovaque". Parmi eux, Milos Forman ou Ivan Passer sont les plus célèbres. Štefan Uher fût un autre de ces cinéastes, tombé dans l'oubli mais que l'éditeur vidéo Malavida ressuscite désormais en quatre films. Contrairement à Forman et aux autres réalisateurs importants de l'époque, Uher n'est pas Tchèque mais Slovaque et, une fois son diplôme en poche, il a vite délaissé Prague pour Bratislava où il a débuté comme documentariste. Si le cinéma venu de la capitale tchèque est vu et commenté, la partie slovaque est délaissée, le pays n'ayant jusqu'alors aucune vraie tradition cinématographique et sa production tombant sous le joug du stalinisme sans réussir à s'en échapper. 

 

 

Uher change la donne. Il apporte un vent nouveau, se place au premier plan et, s'il s'est mis à la fiction dès 1962, on perçoit nettement l'influence de ses premiers travaux proches du cinéma vérité, de mouvements émancipateurs comme le néoréalisme italien ou le free cinema britannique, tout comme on le sens inspiré par le surréalisme qui perdure en Tchécoslovaquie. Censurées sous toutes leurs formes par le gouvernement, les œuvres surréalistes passaient de poches en poches et les films réussissaient à être tournés à défaut d'être largement diffusés. A travers les quatre titres présentés ici, Trois filles, L'Orgue, La Vierge miraculeuse et Si j'avais un fusil, tournés entre 1966 et 1971, et dont les deux premiers furent écrits par Alfonz Bednár - et le troisième avec sa collaboration -, l'un des plus importants romanciers slovaques, chantre de l'anti-stalinisme depuis les années 1950, on peut approcher les figures importantes du réalisateurs.

Au coeur de son cinéma : la campagne. S'il montre la capitale, c'est uniquement dans son opus surréaliste, La Vierge miraculeuse, comme un dédale de souterrains obscurs et un lieu de perdition d'où émerge une beauté flamboyante (Jolanta Umecka, vue dans Le Couteau dans l'eau de Polanski), sans origine ni avenir, qui lacère le cœur des artistes qu'elle rencontre d'un simple regard. On voit de l'immense cité les bas-fonds, les caves, une tour et quelques monuments perdus, impossibles à situer vraiment. L'université est une administration stagnante et la gare une cathédrale moderne, vide et béante comme si toute foi avait été évacuée et que l'homme n'avait plus qu'à errer, perdu dans des lieu aux accents kafkaïens, d'une place à l'autre, sans lien entre elles. Ne reste plus que le cimetière où se réfugier et où s'abrite un étrange sculpteur de masques mortuaires qui se change en corbeau, et les collines alentours avec une cabine téléphonique entre deux arbres. La seule véritable place faite à l'homme dans une époque où le politique, fasciste (l'action se déroule pendant la guerre...) ou communiste (... mais elle ne fait guère que critiquer le régime stalinien au pouvoir), l'enserre dans un étau, c'est son imaginaire. 

 

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La campagne ou les villages se sont pas des lieux idylliques pour autant. Elles lui permettent surtout de prendre un petit nombre de personnes et de les confronter, de montrer leurs vrais visages, toujours double, jamais propre ou sale, et aussi d'affirmer son style. La caméra de Uher est ample, mobile, elle dessine l'espace tout comme elle le laisse venir. C'est un adepte du plan séquence et on voit là le documentariste qui aime simplement montrer les choses, le monde et surtout le vide qui règne au dehors et qui n'a d'égal que le vide dans lequel chaque individu sombre intérieurement.

La campagne ce sont aussi les traditions et parmi celles-ci, la religion est au premier plan. Partie intégrante de la vie des gens à cette époque, il ne va jamais la glorifier mais plutôt, comme la guerre et toute politique extrêmes et liberticides, aller contre et montrer son absurdité et surtout son hypocrisie et son inefficacité. Dans Trois filles, un homme a mis de force ses filles au couvent et quand il revient les voir, les deux premières le rejette : le costume qu'elles portent et leur foi prônant l'amour leur fait détester ce père (Père ?) qui leur a gâché la vie. La troisième, la plus jolie, l'accepte mais il la conduit à sa perte quand elle veut le cacher. Elle se voit proposer par la mère supérieure d'aller séduire un homme important afin que leur congrégation ne soit pas déplacée mais elle est renié après son échec et considérée comme une trainée. Religion et politique ne sont opposés qu'en apparence puisqu'unis dans un même combat qui va dénigrer le genre humain, sa liberté et le pourrir jusqu'à la moelle. Aucun des deux camps ne l'emporte réellement, mais ils font en sorte que l'innocence et la pureté disparaissent pour de bon, ne laissant la place qu'à ce que l'homme a de pire en lui. 

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Même si leur histoire est différente L'Orgue et Si j'avais un fusil semblent proches sur certains points. Le premier raconte l'arrivée dans une abbaye d'un mystérieux joueur d'orgue polonais qui fuit la guerre alors qu'elle fait rage ; le second nous fait voir la guerre du point de vue d'un enfant, dont le père est handicapé, alors que la résistance s'organise.  Les deux montrent à chaque fois la guerre, ses horreurs et la vie d'un village de campagne qui tente de survivre au cours de la pire époque de son histoire. Les traitements diffèrent toutefois, le premier étant bien plus sombre que le second, malgré la mort d'un enfant en bas-âge, chose assez rare au cinéma.

Tourné en 1971, Si j'avais un fusil est d'abord une diatribe antiallemande qu'on imagine avoir été bien contrôlée par le gouvernement communiste en place en Tchécoslovaquie, notamment après les événements du Printemps de Prague, en 1968, qui ont conduit à un durcissement politique et idéologique. On retrouve néanmoins le style Uher, ses mouvements de caméra amples, notamment ces premiers plans magnifiques depuis la montagne et sur une nature aussi belle que terrifiante qui dominera toujours l'homme, et certaines de ses préoccupations. Les rêves notamment y sont très présents, à travers les songes du héros, jeune adolescent téméraire perdu dans des jeux et un environnement politique dont il ne réalise pas la portée, mais qui se voit forcé de grandir. La mort, les cris, les trahisons, les sacrifices et la folie des plus grands le pousseront du jeu à la réalité. L'initiation à la vie est d'autant plus terrible qu'elle passe par sa négation et par la possible négation de l'imagination. Film d'un pessimisme redoutable, il s'en prend également à la religion ainsi qu'au comportement hypocrite et stupide des grandes personnes. 

 

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On retrouve ces critiques de la religion, de la guerre et de l'humain tout entier dans L'Orgue, l'un des sommets de la carrière de Uher. Film totalement désespéré, il fait intervenir un homme dont on ne sait rien sauf qu'il est perdu, qu'il joue de l'orgue et qu'il parle une autre langue. Mais celui-ci n'entrera pas dans le village comme un prophète venu sauver ce petit monde, comme aimerait le croire le prieur qui découvre ses talents d'organiste et le pousse à jouer afin de faire entendre sa beauté à ceux qui passent. Ses auditeurs ne seront guère plus qu'une jeune fille perdue, son père misanthrope, des soldats ivres et une vieille sourde. L'organiste anonyme est plutôt un chien errant, incapable de séduire, l'opposé total de Terence Stamp dans le Théorème de Pasolini, et il en repartira de même. A son contact, aucune métamorphose, nulle révélation : juste des individus qui se montrent tels qu'ils sont vraiment : lâches, défaillants, hypocrites et égoïstes. Les rares qui cherchent à prendre position pour lui sont irrémédiablement condamnés. Même le prieur s'avoue dépassé et vaincu et cet échec c'est celui de la foi, très présente à l'époque dans les pays de l'est, et celui de l'homme, incapable de se dompter et d'être plus qu'un simple animal dont la vie est jouée d'avance. 

Pour accéder à la galerie de L'Orgue, cliquez sur le visuel ci-dessus
 

Loin des insurgés de Si j'avais un fusil, qu'on voit à peine, L'Orgue montre un paysage slovaque en ruines, ruines humaines autant que paysagères, et des être vils, chauvins voir racistes. Dans un entretien, Uher répondait à ses détracteurs fustigeant son approche sombre : "Pour soigner la plaie suppurée, il faut l'ouvrir". Son cinéma c'est ça : un cinéma de la perte et un cinéma de la plaie béante. Il la rouvre, et il en fait sortir le pu jusqu'à épuisement ; et jusqu'à l'achèvement du spectateur. Les institutions s'envolent, le faux socle d'une "semi-nation" aussi, les espoirs sont vains : nul n'en réchappe, sauf le paysage sur lequel il sera possible, peut-être, de rebâtir.

 

Test technique :

Malheureusement, si les films possèdent tous un immense potentiel et valent le détour, les qualités techniques du support ne sont pas à la hauteur et les problèmes sont légions. La Vierge miraculeuse a été tourné en 1.66 et est proposée ici en 1.33. Autre problème de format sur L'Orgue : tourné dans un beau 2.35 (respecté), on ne comprend pas pourquoi, en 2013, il sort au format 4/3, non compatible 16/9. En gros, vous pourrez modifier l'image de votre téléviseur HD comme vous le voulez, pour ne pas voir qu'elle soit anamorphosée, il faudra compter sur de larges bandes noires sur les côtés quatre côtés pour une taille d'image minimale. Mais quand on regarde la définition générale, on peut comprendre cette taille : plus l'image est petite, moins les défauts sont perceptibles et le piqué et l'encodage sont un peu trop pauvres, de même que la colorimétrie, pas assez nuancée, avec des blancs qui semblent complètement brûlés et des noirs un peu trop profonds.

Il en est de même pour le son. La VO est proposée dans un DD mono d'origine qui aurait mérité une restauration plus poussée et un sens du détail plus élevé. Les voix sont claires dans l'ensemble mais un léger souffle est régulièrement perceptible et l'ensemble manque de dynamisme, notamment dans les bruits d'ambiance.

Pour les suppléments : rien. Des livrets sont fournis avec les DVD, proposant portraits des collaborateurs, techniciens, réalisateurs ainsi que quelques critiques et études mais nous ne pouvons en parler, faute de les avoir eus en main.

 

Image : 2,5/5 (Si j'avais un fusil et Trois filles), 2/5 (La Vierge miraculeuse et L'Orgue)

Son : 3/5

Suppléments : ?/5

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