Vittorio De Sica et Graham Greene chez Tamasa

Nicolas Thys | 22 octobre 2012
Nicolas Thys | 22 octobre 2012

Tamasa Video sort quatre classiques du cinéma en DVD, deux italiens et deux britanniques. Au menu, des titres savoureux avec pour l'Italie deux films de Vittorio de Sica dont la filmographie en DVD est terriblement incomplète jusqu'à maintenant. Ce sera l'occasion de voir Les Enfants nous regardent et L'Or de Naples. Du côté britannique, l'éditeur se démarque de Doriane films, qui en a fait sa spécialité, en proposant des films d'avant le Free cinema signés Carol Reed et John Boulting et tous deux adaptés d'histoire de Graham Greene : The Fallen Idol et Brighton rock (dont un remake est sorti en 2011). Si la qualité technique n'est malheureusement pas toujours au rendez-vous, les films sont tous de véritables curiosités à découvrir.

    

    

Aujourd'hui, on connait surtout Vittorio de Sica pour Le Voleur de bicyclette, l'un des quatre oscars du meilleur film étranger qu'il a raflé, Miracle à Milan et son grand prix à Cannes ou Le Jardin des Finzi-Contini, ours d'or à Berlin. C'est oublier sa première carrière en tant qu'acteur, et ses débuts de cinéaste pendant la seconde guerre mondiale. Contrairement à Roberto Rossellini et son Nave Bianca réalisé en 1942 par exemple, un film comme Les Enfants nous regardent, sorti l'année suivante, semble s'affranchir de toute collaboration avec le régime mussolinien en développant des thématiques qui vont contre l'ordre moral établi, notamment l'adultère féminin, la faiblesse de l'homme, la détresse de l'enfant abandonné et ces espions de la vie quotidienne que sont les voisins toujours propices à s'introduire partout pour ensuite relater chaque événement autour de soi.

On perçoit ici nettement l'arrivée de Vittorio de Sica dans une forme de néo-réalisme qui le suivra longtemps. Le tournage est en lieux réels, les personnages sont issus du peuple et le récit qui s'attarde autant sur la description des gens, des lieux et des faits et des gestes du quotidien que sur la misère humaine d'un couple qui se délite peu à peu. Et De Sica n'y va pas de main morte, nous plongeant dans un pathos qu'il maîtrise de bout en bout en nous abreuvant par petites touches de cette existence déplorable vécue par les grands et perçue par un enfant dont le regard est manifestement celui de l'incompréhension. Sa mise en scène, certainement très inspirée par son expérience d'acteur, mêlent plans d'ensemble descriptifs et gros plans tragiques insistant volontairement sur les visages pour mieux faire transparaitre les émotions. (4/5)

 


 

L'Or de Naples, réalisé 10 ans plus tard, dans une Italie en pleine reconstruction, garde certaines idées similaires, tout en changeant de contexte. Il s'agit d'un film à sketchs, genre dont les italiens seront friands dans les décennies 1950-1970, tous réalisés par le même homme autour d'une ville, de ses légendes et de ses habitants. On passe sans problème de moments quasi documentés et tragiques comme cette séquence bouleversante de l'enterrement avec le lancé de dragées où rires, cris et pleurs se confondent, à de la fiction pure comme l'épisode de la bague de mariage perdue par la femme adultère, décidemment un phénomène récurrent chez le réalisateur, toujours mêlés à une certaine réalité : les lieux, les maisons, les habitants toujours prêts à réagir, parler, suivre. Toutefois, ce film s'éloigne des codes du précédent, De Sica ayant gagné du galon et le film étant destiné à un marché plus large, avec l'apparition de stars comme Toto, Silvana Mangano ou Sophia Loren. Produit par Ponti et De Laurentiis, deux des plus grands producteurs de l'époque, le film mêle comique et drame, légèreté et sérieux et prouve que le néoréalisme est aussi un cinéma populaire. (3,5/5)

 

 

Du côté britannique, Graham Greene est donc mis à l'honneur. Le romancier, également scénariste et ancien agent secret au MI6, a été souvent approché par les cinémas britannique et américain. Parmi ceux qui l'ont adapté en Grande Bretagne : les frères Boulting, John et Ray, réalisateurs, producteurs et parfois scénaristes qui ont à leur actif plus d'une trentaine de films en autant d'années de carrière.

Ce duo, peu connu en France mériterait d'être redécouvert. Popularisé outre-manche grâce à une série de satires plutôt réussies parmi lesquelles I'm all right Jack avec Peter Sellers, Terry-Thomas (« Big Moustache » dans La Grande vadrouille) ou Richard Attenborough, il s'est attaqué à plusieurs genres comme le prouve Brighton rock, un film noir de 1947 plutôt intéressant. On y trouve déjà Richard Attenborough, dont c'est l'un des premiers grands rôles au cinéma, plus de 20 ans avant sa première réalisation en gamin psychopathe aussi cruel que lâche, qui se perdra à force de combines, meurtres et coups bas.

Le film démarre bien, tourné à Brighton en extérieur dans la ville, en pleine fête foraine et sur la plage avec une jolie course poursuite entre des tueurs et un journaliste avant de partir dans un thriller souvent nocturne ou en lieux clos. L'intrigue imaginée par Graham Greene et Terrence Rattigan, grand dramaturge britannique dont de nombreuses pièces ont inspiré des réalisateurs, le dernier en date : Terence Davies pour The Deep blue sea sorti cette année, est tortueuse et palpitante. Mais surtout, le réalisateur réussit à happer le spectateur avec une mise en scène parfois maniériste, que certains qualifieront sûrement de poussive, mais qui fonctionne bien : les éclairages sont parfois expressionnistes et donnent lieu à quelques séquences magnifiques. Sans révolutionner le genre, John Boulting propose un film qui ne manque pas d'intérêt et qui éveillera la curiosité des cinéphiles. (3,5/5)

 


 

Le second réalisateur, Carol Reed, est un admirateur de Graham Greene. Fallen Idol est la première de ses trois adaptations de romans de Greene, un an avant Le Troisième homme. Si beaucoup ont considéré ce dernier film comme une œuvre marquée du sceau d'Orson Welles, qui y avait un petit rôle, revoir Fallen Idol permet de constater qu'il n'en est rien tant certains effets propres au cinéaste transparaissent déjà, de même que l'atmosphère qui lui est propre. La fugue dans Londres en pleine nuit ou la séquence qui précède, depuis le jeu jusqu'au crime sont magnifiques et les cadrages, ou le montage rappelle ceux du Troisième homme.

Interprété par Ralph Richardson et Michèle Morgan, réalisé trois ans après la fin de la seconde guerre mondiale (avec Guy Hamilton en assistant réalisateur, le même qui réalisera ensuite quatre James Bond et deux adaptations d'Agatha Christie), le film est un thriller sentimental, un trio amoureux vu des yeux d'un enfant, fils d'ambassadeur. Pris dans une histoire qu'il ne comprend pas entre son majordome qu'il adore, la femme de celui-ci qu'il déteste et une secrétaire, l'enfant est dépassé. Ne sachant comment réagir, il hésite entre vérité, mensonges et le film n'est en fait que l'image de son désarroi, de sa souffrance et de ses pertes de repère.

Loin des récits noirs ou d'espionnage de Greene, Fallen Idol n'en est pas moins intéressant car plus intimiste et avec une pointe de cynisme très « british » qu'on voit rarement dans ce type de film. Entre l'enfant perdu au zoo qui cherche à nourrir un homme qui sort des toilettes ou une prostituée arrêtée par la police qui sort au gosse : « Oh mais je connais ton père », tout est dit. Les plus grands comprennent, les plus jeunes passent leur chemin mais l'enfance devient ce lieu mystérieux où il ne s'agit pas de comprendre mais d'éprouver. L'essentiel se déroule ailleurs. Dans une maison, vaste terrain de jeux qui regorge de cachettes et se transforme au gré des désirs de ceux qui l'occupent.

L'intérêt du réalisateur se porte d'abord sur la relation qui unit le majordome et le garçon. Celle-ci est le point de départ d'un récit plongé dans les ténèbres. Et, si crime il y a, l'intrigue fait peu de cas de l'enquête qui n'occupe qu'une place minime : elle servira surtout à montrer que le monde des grands est d'une absurdité totale. Basé sur des non-sens, des croyances et des hypothèses dont la vérité ne sera que « soi-disant » établie, la logique des plus grands est aussi aberrante que celle du plus petit. C'est, pour Greene comme pour Reed, une manière de montrer les travers d'un système qu'on croit sérieux mais qui n'est qu'illusoire. (4/5)

 


 

 

TEST TECHNIQUE

Les quatre films ont chacun leur intérêt et c'est d'autant plus dommage qu'on est obligé de constater la pauvreté technique de la plupart des films. A l'exception de Brighton rock qui s'en sort très bien avec une image noir et blanc contrastée, un grain représentatif de ce qui se faisait à l'époque et un master assez propre malgré quelques défauts, l'ensemble est d'un amateurisme déconcertant à l'image du menu DVD de Fallen Idol. Sur celui-ci, en haut à gauche, on peut lire : « Tony Richardson » au lieu de « Ralph Richardson », ce qui est d'autant plus gênant que Tony Richardson est un cinéaste britannique issu du Free cinema, la génération qui suit celle de Carol Reed, et qu'il n'a jamais caché son aversion pour les films de ce dernier...

 


 

Côté master on a droit, dixit l'éditeur, à une copie numérisée en HD mais insuffisamment restaurée. Bien que l'encodage soit plutôt bon, les taches et rayures blanches sont en effet légions. Et le son, un DD mono, est assez pauvre : pour comprendre les dialogues en français, montez le volume ! Les deux films italiens, L'Or de Naples et Les Enfants nous regardent, sont un peu mieux lotis. La stabilité de l'image laisse à désirer (on tangue littéralement au début du second film !), l'encodage aurait pu être amélioré, chaque master présente quelques défauts, mais la qualité générale est meilleure que sur Fallen Idol. Le son n'est pas non plus à la hauteur, un simple DD mono un peu fatigué mais qui reste audible.

Du côté des suppléments, chaque DVD est doté d'une filmographie (partielle le plus souvent) du réalisateur et de quelques photos. Inutiles. Seul intérêt, le livret écrit chaque fois par un spécialiste : Jean Gili pour les italiens et Philippe Garnier pour Fallen Idol et Nick Redfern pour Brighton Rock. Les analyses et la remise en contexte sont un peu courtes mais loin d'être inintéressantes.

 

 

 

Au final on ne pourra que déplorer ces éditions peu satisfaisantes voire plus que déceptives pour des films dont la valeur cinématographique est essentielle pour le cinéphile aguerrie ou en herbe.   

 

Fallen Idol : Image. 2/5 Son. 2/5 Bonus 2/5
Brighton Rock : I. 4/5 S. 3,5/5 B. 2/5
L'Or de Naples : I. 3/5 S. 3/5 B. 2/5
Les Enfants nous regardent : I. 2,5/5 S. 2,5/5 B. 2/5
 

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