Le Voyage dans la lune : test du Blu-ray et polémique

Nicolas Thys | 17 août 2012
Nicolas Thys | 17 août 2012

Le Voyage dans la lune de Georges Méliès est l'un des films les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Parmi ses titres de gloire, il fût, par exemple, le premier a avoir été classé au patrimoine mondial de l'Unesco en 2002. Paradoxalement, il reste l'un des plus sujets à caution tant le nombre de versions et de restaurations s'accumulent, notamment depuis que son œuvre est tombée dans le domaine public en 2009, et donnent lieu à des batailles sans fin et parfois donquichottesques.

 

 

La version qui nous intéresse ici est la dernière en date, la version colorisée nouvellement restaurée, présentée à Cannes en 2011 et dans les salles en fin d'années, la même semaine que Hugo Cabret, accompagnée d'un documentaire de Serge Bromberg et Eric Lange, Le Voyage extraordinaire. La société de Bromberg, Lobster film, s'est occupée du travail de restauration depuis la découverte de la copie en couleur en 1998, comme elle avait permis l'édition du coffret Méliès sorti en 2009 (avec ajout d'un DVD en 2010).


Pourtant, même si la restauration semble à première vue efficace, l'ensemble du travail est expliquée dans la deuxième partie du documentaire précédemment cité, elle ne fait pas l'unanimité. Certains membres de la famille Méliès notamment lui reproche de n'être « qu'une interprétation fantaisiste » du film d'origine et émet de nombreux doutes sur la qualité de la restauration et de son accompagnement musical d'après une interview de Madeleine Malthête-Méliès, petite fille du cinéaste, donnée aux Années-laser. Le fils de celle-ci, Jacques Malthête habitué à suivre les travaux concernant son arrière grand-père et régulièrement consulté comme spécialiste, accentue ces griefs. C'est ainsi qu'on pouvait lire dans la lettre n°32 de juillet 2011 des « Amis de Georges Méliès - cinémathèque Méliès » (disponible ici) :


« En ouverture du Festival de Cannes et avant la projection du film de Woody Allen, Minuit à Paris (Midnight in Paris), une copie couleurs du Voyage dans la Lune (1902) a été projetée, avec une bande son du groupe AIR. Cette copie provient d'un don fait à la Cinémathèque de Barcelone par un particulier et une restauration en a été proposée par les fondations Technicolor et Groupama-Gan, avec la collaboration de Lobster Films.


Jacques Malthête a pu suivre épisodiquement cette restauration qui, selon ses recommandations, aurait dû obéir à un certain nombre de principes bien connus, destinés à éviter de commettre des faux historiques et artistiques. Hélas, la restauration en question est, en fait, une interprétation qui dénature l'oeuvre et interdit ainsi toute recherche sérieuse à partir de la copie restaurée. Ni le cadre originel (on sait avec quel soin Méliès composait l'image de ses films), ni les collures originelles (elles font partie intégrante du style de Méliès), ni l'intégrité des couleurs n'ont été respectés. »

 

 

Qu'en est-il en fait ? Précisons tout d'abord que tout ce qui suit ne concerne que Le Voyage dans la lune et ne saurait en aucune manière être appliqué aux autres films de Georges Méliès.


Si on tient compte à la fois des éléments fournis par Serge Bromberg sur son travail de restauration dans son film Le Voyage extraordinaire, des remarques de Jacques Malthête qui affirme n'avoir pratiquement pas été consulté, et d'une comparaison entre plusieurs versions du film, l'ensemble est à la fois complexe et simple. Tout d'abord simple pour la seule raison que plusieurs des reproches n'ont pas lieu d'être. La musique d'Air en premier lieu, qui est une belle réussite. A plusieurs reprises des orchestrations récentes ont accompagné des films muets, leur apportant une nouvelle dimension, un regard différent, c'est ainsi que la Cinémathèque Française n'hésite pas à faire accompagner des films de Fritz Lang ou Sergueï Eisenstein par Jeff Mills. Rien à redire, bien au contraire. Vouloir à tout prix rester enchainer à un simple piano comme au début du 20ème siècle, dont les improvisations n'étaient nullement supervisées et propres à chaque pianiste et à chaque salle, c'est perdre des sonorités nouvelles qui accompagnent le film sans le considérer comme un abri à mites. Et il est toujours possible de couper le son si on apprécie guère...


Vient ensuite le problème des collures. Les collures sont les traces originelles de retouche sur négatif en grande partie liées aux trucages. Elles disparaissent effectivement de la version colorisée. Pour Malthête, elles font parties du style Méliès et doivent donc apparaître. En outre, il s'agissait de marques permettant d'étudier les trucages des films et donc il s'agissait d'un indice important pour les historien. Pour Serge Bromberg, Méliès les aurait supprimées s'il l'avait pu et il a jugé préférable de les éliminer pour ne pas perturber le bon visionnage du film. Dans un film censé avoir une audience maximale du fait du coup exorbitant de la restauration, cela peut être compréhensible. Nous vous laissons juge.

 

 

L'un des points les plus dérangeants reste peut-être celui de la couleur. D'une part, on le voit dans Le Voyage extraordinaire, la copie retrouvée est jaunie. Si le jaune était une teinte d'époque, elle aurait dû être conservée, si la teinte est due à une usure ou détérioration quelconque, il fallait l'enlever. Lobster a fait le choix de la supprimer ce que Jacques Malthête considère comme une erreur. Impossible de prendre parti. Toutefois, impossible de dire que la restauration des couleurs de technicolor soit mauvaise. Bien sûr, elle a été effectuée avec des moyens numériques contemporains permettant de rendre la couleur aux parties manquantes. Le procédé est différent de l'original puisque chaque photogramme était peint à la main. S'il avait fallu colorier chaque photogramme afin de respecter le style de l'époque à la lettre, cela aurait été bien plus compliqué. Peut-être, en tant qu'historien, que Jacques Malthête aurait préféré que soient conservées en couleur les parties retrouvées en couleur et en noir et blanc les parties non disponibles en couleur. Une fois encore, c'est discutable. La version entièrement colorisée est magique et d'un point de vue « spectaculaire », la colorisation intégrale est bien plus intéressante. En outre, vu que la couleur n'était jamais supervisée du début à la fin par Méliès lui-même, chaque copie couleur originale ou non relevait d'une « interprétation ». Donc, dire qu'on est là face à une interprétation du Voyage dans la lune par Lobster est juste, mais non dénué de fondements.


Quant au format et au cadre non respecté, l'ensemble est insoluble et comme nous allons vous le montrer, c'est un faux problème. Pour cela, nous avons comparé trois versions. La version validée par Jacques Malthête et considérée comme celle de référence par la Cinémathèque est celle sortie chez Studio Canal (celle-ci), la version Noir et Blanc parue chez Lobster présente sur le Blu-ray et enfin la version colorisée de Lobster.

 

 

A propos du format, il faut savoir que Le Voyage dans la lune, comme un grand nombre de film muet utilise un format de pellicule de 24mm sur 18mm soit un 4 sur 3 (1.33). Le format du Blu-ray est un véritable 1.33 donc aucun problème de ce côté là. La version Lobster noir et blanc est quant à elle proposée dans un format proche du 1.31 tandis que celle de la version Studio Canal est proche du 1.34. Puisque 99% des films sortis en 1.37 sont recadrés en 1.33 pour les besoins de leur sortie vidéo, autant dire que le format est respecté à chaque fois, avec une mention pour la version couleur.


Vient ensuite le problème du cadre. Nous avons pour cela choisi deux photogrammes sur chaque disque. Ceux qui trouveraient que c'est peu peuvent se rendre dans la galerie qui compte quatre photogrammes supplémentaires issus de chaque version, nous vous laisserons le soin de la comparaison. Le premier photogramme se situe au début du film, lorsque les astronomes discutent.

 

Version Lobster colorisée.

 

Version Lobster N&B.

 

Version Studio Canal.

 

Ici, très clairement, la version Lobster N&B montre un déficit d'image important par rapport aux deux autres. Sur les côtés notamment, le tableau a été rogné, idem pour les pierres en haut et en bas de l'image, indiquant qu'il y a eu un zoom dans l'image. Peut-être à des fins de stabilité mais le zoom est là. Toutefois, la version couleur montre de la même manière que l'image de la version Studio Canal a elle aussi été zoomée. La surface d'image est plus importante encore. On le voit une fois de plus tant au niveau du tableau que de l'arche en hauteur qui est entière.

 

Version Lobster colorisée.

 

 

Version Lobster N&B.

 

 

Version Studio Canal.

 

Le second exemple prête également à la discussion. Il s'agit du plan où l'un des astronautes attend dans la capsule pour repartir sur Terre. Cette fois, c'est la version couleur qui semble avoir été légèrement zoomée. Il suffit de regarder les fleurs pour s'apercevoir qu'elles ne sont pas entières par rapport à celle de la version studio Canal. Mais, la comparaison des deux versions N&B fait apparaître, une fois encore, un léger zoom chez la version studio Canal par rapport à la version Lobster N&B. Cette fois, c'est celle-ci qui se révèle supérieure en tout point. En effet, d'une part les fleurs sont complètes, mais d'autre part, sur la gauche de l'image certains détails sont bien plus visibles.


En fin de compte, on s'aperçoit simplement qu'aucune version ne respecte totalement un cadre « originel ». Logique quand on sait que la plupart des éléments d'origine ont été détruits avec le temps et que les versions connues proviennent de plusieurs sources différentes. Lobster pour la version N&B a travaillé à partir de plusieurs copies pour tirer le meilleur des éléments disponibles, quitte à empiéter sur le cadre si l'ensemble était de meilleur qualité. Studio Canal a travaillé à partir d'une copie fournie par Madeleine Malthête-Méliès en très bon état. La version colorisée provient d'une copie pellicule retrouvée en Espagne et complétée par la copie prêtée par Madeleine Malthête-Méliès. On a l'impression que Studio Canal propose une version « médiane » des deux autres...

 

 

Mais il serait difficile d'arrêter notre test ici. Si on a bien parlé du cadre et du format, poursuivons par la qualité de ce qu'on voit à l'intérieur du cadre. Et là, Studio Canal est bien inférieur à Lobster films. Certes, la version couleur montre ses limites car la couleur, malgré sa beauté, empêche de voir certains détails avec précision dans les arrières plans. Ces détails apparaissent bien plus dans la version N&B de Lobster et cette version, malgré un cadre imprécis restera toujours beaucoup plus nette et convaincante que la version de Studio Canal. Cette dernière cumule un bon nombre de défauts avec une définition générale bien limitée ou une luminosité trop accentuée. Et, même si rayures ou tâches apparaissent davantage chez Lobster, la version Studio Canal semble avoir abusé du réducteur de bruit. Au final, d'un point de vue strictement visuel, on préfèrera le Blu-ray de Lobster film qui propose les versions couleur et noir et blanc, la couleur accompagnée d'une piste unique signée Air et la version noir et blanc accompagnée de 3 pistes dont une à la manière des bonimenteurs de foire du début du 20ème siècle...


Enfin, les bonus du Blu-ray de chez Lobster sont conséquents, instructifs et plus nombreux que sur le Blu-ray Zone A paru chez Flickair. Outre les deux versions du Voyage dans la lune et le documentaire de Bromberg, Le Voyage extraordinaire, le disque propose 7 interviews de cinéastes ou personnalités qui ont été marqués par le film de Méliès et qui en proposent un point de vue chaque fois différent et complémentaire. On retrouve sans grande suprise Michel Gondry, Jean-Pierre Jeunet et Michel Hazanavicius mais aussi Costa-Gavras, le groupe Air, et les responsables des Fondations partenaires Technicolor et Groupama-Gan. Egalement disponibles, et sans que le boitier en fasse mention, deux films de Méliès sur la lune : La Lune à un mètre et Eclipse de soleil en pleine lune et un "plagiat" du film de Méliès par Segundo de Chomon deux ans plus tard : Excursion dans la lune.

A noter que les suppléments proposés par l'édition Studio Canal sont également très nombreux, passionnants mais axés sur Méliès en général et l'ensemble des films proposés sur les disques plus que sur Le Voyage dans la lune à proprement parler.
 

Pour en savoir plus sur la restauration et le film, nous vous renvoyons à ce très beau livret de la fondation Groupama-Gan accessible en pdf en suivant ce lien.

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