Trois films de Federico Fellini chez Gaumont Classique en Blu-ray

Julien Foussereau | 18 mai 2011
Julien Foussereau | 18 mai 2011

Le Maestro est à l'honneur en ce mois de mai chez l'éditeur à la marguerite avec la sortie de La Cité des femmes et Et vogue le navire..., inédits en exploitation domestique dans l'Hexagone, et Huit et demi qui connait les joies de la haute définition. Inutile de revenir sur ce dernier, monument incontournable sur les affres de la création et de la thérapie en 24 images par secondes de Fellini (lire la critique), d'autant qu'il s'agit là de son film de transition, celui où il délaisse son statut d'héritier néo-réaliste pour celui de démiurge baroque. En cela, La Cité des femmes puis Et vogue le navire... sont tout à fait représentatifs des œuvres de la dernière décennie de Fellini : celles où le visuel imposant, écrasant par moments, prend de plus en plus le pas sur la volonté de conter une histoire ; celles où Fellini projette quasi littéralement ses fantasmes sur la toile. Ne surtout pas voir un jugement de valeur ici tant le moins bon côtoie l'excellent.



Ceci n'est pas une capture tirée du Blu-ray

 

La Cité des femmes fait un peu figure de délire somptuaire sentant un poil l'antimite. Tous les indicateurs semblent indiquer du bon : Marcello, en double du cinéaste, court le jupon jusqu'à se retrouver dans un congrès de féministes enragées. La beauté solaire de la photo de Giuseppe Rotunno est un ravissement. L'inaccessibilité de la femme fellinienne itou. Hélas, tout s'enlise à mi-parcours. La volonté d'en donner pour son ticket est palpable et Daniel Toscan du Plantier, alors producteur, fait en sorte que le Maestro ne manque de rien. Le florilège de trognes, l'écartèlement entre la sainte et la putain, l'obsession de l'illusion, etc... tout est là sauf que cela ne prend pas miraculeusement vie comme dans Amarcord ou Fellini Roma mais préfigurerait presque les horribles fresques publicitaires des 80's dignes de Jean-Paul Goude. Cela étant, La Cité des femmes n'est pas non plus la purge conspuée lors de sa sortie. En tout cas, les accusations de misogynie ne tiennent plus vu comment la gent masculine réduite à deux personnages prénommés Straponaz et Katzone (respectivement « connard » et « grosse bite » en argot italien) en prend méchamment pour son grade tout du long. Tout cela pour dire que l'on avait enterré Fellini un peu trop vite.

 


Ceci n'est pas une capture tirée du Blu-ray

 

On en veut pour preuve avec Et vogue le navire... croisière hantée par la mort et inspirée par le décès de Maria Callas et ses dernières volontés. A la veille de la Première Guerre Mondiale, un échantillon de la haute société embarque sur un paquebot afin de disperser les cendres d'Edmée Tetua, diva hors du commun et adulée de tous. Et pourtant, ceux qui restent semblent moins vivants que la défunte : des fantômes névrosés, arrogants et obnubilés par leur ego. Énoncé de la sorte, on se croirait davantage chez Visconti avec la déliquescence des puissants. Mais ce serait sans compter ce mouvement de balancier brillant de Fellini, capable d'osciller entre l'ironie presque bouffonne de caricaturiste que lui inspirent les protagonistes et son talent sans pareil pour construire de merveilleux tableaux vivants. On songe bien évidemment à ce prologue en mode cinéma muet laissant peu à peu place au son et à la couleur, ce concerto de verres en cristal ou encore ce final apocalyptique et digne, marqués par les plus beaux airs de Verdi. Et vogue le navire... s'avère un somptueux maelström où nostalgie et deuil ravivent admirablement l'attrait de Fellini pour le baroque et sa représentation du caractère artificiel du cinéma.

Comme à son habitude, Gaumont Vidéo a fait appel aux talents des brillants restaurateurs des laboratoires Eclair pour un résultat proprement stupéfiant. Giuseppe Rotunno occupa le poste de chef opérateur sur La Cité des femmes et Et vogue le navire... avec des intentions photographiques radicalement différentes. Le premier brille par ses éclairages chauds en adéquation avec la montée progressive du désir de Snaporaz. Le caractère argentique se fait bien sentir mais il est beaucoup plus prédominant dans le second film de par la tonalité funèbre reflétée par une patine presque brumeuse et une saturation des couleurs beaucoup plus froide. En cela, les deux films bénéficient d'une définition générale de haute volée, le piqué est nettement plus prononcé sur La Cité des femmes. Le baroque fellinien s'apprécie plus que jamais en haute définition.

Passons maintenant au cas spécifique de Huit et demi dans la mesure où Criterion a sorti également une édition Blu-ray il y a de cela quelques mois. Et le résultat est pour le moins étonnant. L'éditeur américain avait tiré un transfert HD déjà très beau. L'édition Blu-ray de Gaumont affiche une qualité d'image venue d'un autre monde. La phrase peut paraître bateau. Elle ne l'est absolument pas. Faut-il y voir une différence de source ? Peut-être. Criterion semble s'être procuré une source italienne de chez Mediaset (Silvio, quoi !) tandis que la Gaumont, coproductrice du film, n'a certainement pas dû traverser les Alpes pour mettre la main sur une copie photochimique de base.

Toujours est-il que le résultat paraît beaucoup moins argentique chez Gaumont. Mais, dans le même temps, le bruit est totalement absent et, miracle, le transfert français fait la nique à Criterion en termes de définition et surtout de piqué. Les délinéations et contours n'ont pas été victimes de la restauration. C'est particulièrement patent dans la scène de l'ascenseur avec l'archevêque, car les pores de la peau de Marcello Mastroianni y sont nettement plus visibles. Les plus psychopathes qui se risqueront à un comparatif minutieux remarqueront que, lors de la scène des thermes, les contrastes sont tellement violents que les blancs éclatant s'apparentent à de la surexposition, ce qui est moins le cas sur le Criterion dont la tenue générale se révèle légèrement plus sombre. Seulement, Darius Khondji nous apprend dans les bonus que les surexpositions de Gianni Di Venanzo étaient tout à fait intentionnelles. Et comme ce dernier est mort depuis 1967, trancher apparaît comme impossible. On peut toutefois estimer que le Gaumont remporte largement la palme de la stabilité sur les scènes en très basse lumière. En résumé, on aime énormément le transfert de Gaumont même s'il est le plus irréel. Tough call comme on dit outre-Atlantique.

 


Ceci n'est pas une capture tirée du Blu-ray

 

Côté son, toutes les pistes Gaumont sur les trois films sont encodées en DTS-HD Master Audio Mono 1.0 avec une tessiture sonore impeccable, sans aucune remontée de souffle. Le Criterion de Huit et demi et sa piste mono PCM 2.0 dépoie une qualité d'écoute comparable à l'édition Gaumont. L'éditeur new-yorkais remporte assez nettement la bataille des suppléments tant par leur profusion que par leur qualité. Et ce n'est pas pour enfoncer le "perdant". Au contraire. L'adversaire français est valeureux avec des suppléments vidéo tous réalisés par Dominique Maillet. Il s'agit essentiellement d'entretiens avec des proches collaborateurs (dont un Giuseppe Rotunno qui semble péter le feu malgré son grand âge). Ils sont à l'image du Maestro : tantôt freestyle, tantôt très émouvants mais tous riches en anecdotes sur Fellini et son paquet de contradictions. On pense à son rapport ambigu à la musique qu'il disait mépriser (attention supplément exclusif au Blu-ray ! On notera d'ailleurs une exhausitivité manifeste sur La Cité des femmes en support HD sur ce point). Ses caprices à ce sujet furent tels qu'ils vinrent à bout de la patience du compositeur Gianfranco Plenizio qui n'avait pas la gentillesse légendaire de Nino Rota. Dommage, toutefois, que les suppléments de Huit et demi déjà présents sur le DVD ne soient pas reportés sur le Blu-ray avec les inédits.

 


 

 

On a affaire à des compléments de premier choix. Il faut encore une fois saluer le travail de Gaumont Vidéo qui va jusqu'à proposer les bandes-annonces d'époque upgradées en HD. Un travail à la fois exceptionnel mais malheureusement quasiment unique quand il s'agit comme cela d'exposer des films dits de catalogue. La section classique de Gaumont Vidéo s'affirme au fil des mois comme un acteur qui compte dans le secteur de la haute définition domestique. Merci encore pour avoir su redonner tout le lustre et la grandeur au baroque fellinien.

 

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