Le fléau selon... Selon qui, au juste ?

Créé : 4 décembre 2010 - Tonton BDM
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Depuis les débuts du cinéma, nombreux sont les films désavoués par leurs auteurs suite à des remontages sauvages de la part de producteurs indélicats. Quelques chefs d'œuvres bien entendu (Les rapaces, La splendeur des Amberson, Major Dundee, L'idiot, Cléopâtre...), mais également quelques films plus mineurs (La vengeance aux deux visages, Alien 3, Le treizième guerrier, Supernova...) ou même quelques séries B (Hellraiser IV)... Les exemples sont légion, si nombreux en réalité qu'on pourrait même leur consacrer un livre entier sans en faire le tour (Ces films que l'on ne verra jamais, Alain Weber, éditions L'Harmattan).

 

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À l'ère de la vidéo et du tout Internet, les choses sont un peu différentes : un réalisateur mécontent d'avoir été dépossédé de « son » œuvre a de nos jours quelques moyens alternatifs pour tenter de faire vivre sa vision, moyens que n'avait naturellement pas à sa disposition Orson Welles dans les années 40. Prenons le cas d'Hal Masonberg, réalisateur en 2006 d'un petit film fantastique « à l'ancienne », intitulé en France Le fléau selon Clive Barker. Le cinéaste se bat depuis quatre ans pour tenter de convaincre Screen Gems et Sony Pictures Entertainment de donner une chance à sa version. Voilà comment il résumait la situation au magazine américain Fangoria il y a quelques années :

 

 

« En automne 2005, les financiers du Fléau nous retirent, au co-scénariste Teal Minton et à moi-même, la responsabilité de la post-production du film. Il faut savoir que la fabrication du métrage a été très longue, huit années de dur labeur. Et après ça, les producteurs nous enlèvent tout ce qu'on avait déjà bouclé pour recommencer le montage à zéro ! Ils ont alors rajouté des plans que l'on avait volontairement écartés du montage final, ont enregistré de nouveaux dialogues, et le film est finalement sorti sous le titre de Clive Barker’s The plague alors qu’il est très éloigné du travail de l’écrivain et que, de toute manière, la nouvelle qui a servi de pitch était bien trop courte pour servir de support à notre narration. Dans la version définitive, rien ne reflète le résultat de notre travail artistique et professionnel. C’est uniquement un produit des producteurs.

 

 

Cependant, lorsque j’ai été éloigné du projet, j’ai emporté mon travail avec moi, car j’avais décidé de finir le film à ma manière, c'est à dire au format DVD, sur mon mac équipé de logiciels pour la post-production (montage, mixage...). Le résultat, aujourd’hui est ce film en version « Writer and director’s cut ». Mais malheureusement, cette version pourrait très bien ne jamais voir le jour car le distributeur actuel du film, Screen Gems, refuse d’éditer ma version. »

 

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Il paraît qu'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même. Sur son site www.spreadingtheplague.com, le réalisateur propose des heures de documentaires sur la production de son bébé, des entretiens avec les acteurs, des journalistes et des critiques. Tous semblent d'accord pour considérer la version de Masonberg comme meilleure que le cut disponible en DVD. Et en effet, il faut reconnaître que ce « rough cut » que nous a envoyé le réalisateur, s'il ne fait pas le poids techniquement (le film est proposé avec une image très moyenne et en 4/3 uniquement), donne d'avantage d'importance aux personnages et aux moments de calme, alors que le cut des producteurs se concentrait d'avantage sur l'aspect visuel du film.

 

 

Les deux versions diffèrent de 18 minutes, mais les différences ne se situent pas uniquement au niveau des séquences ajoutées ; la structure du film dans sa totalité est différente, et pourrait servir de cours magistral sur l'effet du montage sur le sens d'une scène. Alors, Masonberg, nouveau Eisenstein ? Pas tout à fait, mais son implication dans « sa » post-production -sur laquelle il s'attarde longuement dans le documentaire Spreading the plague- tend à la maniaquerie pure et simple, si ce n'est à l'obsession. De nombreux exemples des différences de montage entre les deux cuts sont disponibles à cette adresse. Plus fin, plus intelligent, le writer and director’s cut se révèle cela dit incontestablement plus réussi que le montage proposé en DVD il y a quelques années, puisqu'il arrive à réellement impliquer le spectateur dans son récit, ce qui donne naturellement plus de force aux plans iconiques qu'il propose par la suite.

 


 

L'atmosphère froide du film décuple la cruauté de certaines séquences ; ce Fléau révèle rapidement sa richesse d'écriture, précise, rigoureuse, dont l'impact est multiplié par une mise en scène et en espace superbe, riche de jolis paris visuels et d'une dimension presque lyrique lors de son final. Sous son calme apparent, ce montage du Fléau en impose, malgré la déroutante absence de bruitages mixés et les temp-tracks qui lui servent de musique. Masonberg réussit son pari, et évoque, au détour de quelques plans, la maestria d'un John Carpenter (d'autant plus que la séquence de l'église fait écho à la fois la fin de Fog et Prince des ténèbres). Avec son exploration toute personnelle du thème de la famille -mise en parallèle avec l'adaptation de John Ford des Raisins de la colère dans le film- les auteurs déplacent une dimension socio-politique forte (proche d'un George A. Romero) vers une sphère beaucoup plus intime, celle de la cellule familiale brisée.

 

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On comprend en survolant les séquences storyboardées disponibles sur le DVD le désarroi de ses auteurs quand ils se sont retrouvés dépossédés de leur bébé : on se rend compte que chaque plan, chaque cadrage, et jusque chaque articulation de plan était pensé de A à Z. Du cinéma réfléchi. Comme on n'en fait plus ?  

 

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