6 Argento chez Wild side : critiques

Francis Moury | 27 octobre 2010
Francis Moury | 27 octobre 2010

Dario Argento, considéré comme l'héritier direct de Riccardo Freda et de Mario Bava [*] dans l'histoire du cinéma policier et du cinéma fantastique italien, est aujourd'hui généralement encensé mais il revient de loin du point de vue critique en France.

Qu'on en juge par quelques souvenirs ! Noël Simsolo l'accusa en 1971, dans La Revue du cinéma- Image & Son, à la sortie française un peu tardive de L'Oiseau au plumage de cristal, de plagier Alfred Hitchcock et Fritz Lang pour livrer un produit en apparence sympathique mais dont la finalité demeurait bassement commerciale. Le même taxa l'année suivante  Le Chat à neuf queues de « Hitchcock ravioli » [sic !]) comme étant doté des mêmes tics, encore plus agressifs et donc encore plus suspects. Jean-Pierre Bouyxou (dans le N° 1 de 1977 de la revue de Jean-Pierre Dionnet, Cinéfantastic) et Pascal Mérigeau (dans la Saison cinématographique 1977) crachèrent à leur tour quelques années plus tard cordialement sur Suspiria avec une virulence qui laisse encore aujourd'hui pantois lorsqu'on relit leurs textes respectifs. Paul-Hervé Mathis écrivit - il fut probablement  le premier à le faire dans une revue généraliste - une mémorable critique, positive et riche de Profondo Rosso [Les Frissons de l'angoisse] pour Écran, : ce fut peut-être la première critique française rendant enfin justice à Argento en pariant pour le maximum de sens à donner au film. Philippe Ross rendit à son tour justice, dans la Revue du Cinéma-Image & Son, à Inferno puis à Ténèbres, considérés comme populaires et commerciaux mais esthétiquement transcendés, au détour d'un plan ou d'une séquence, par une surprenante beauté plastique. L'aspect biographique et peut-être autocritique de Ténèbres fut en outre estimé, à juste titre, comme intéressant. La sauce critique retomba immédiatement avec Phenomena, qui fut d'autant plus éreinté qu'Argento semblait avoir accepté de couper ou de laisser couper dix minutes des plans ou séquences les plus sanglantes du film, à la demande du distributeur français AM Films, ramenant la durée initiale de la projection cinéma de 1H55 à 1H45 environ, et rendant incompréhensible une partie du scénario, déjà tenu pour peu rigoureux ! Bien sûr, ce qui indisposait les critiques de la génération 1960-1970 et ne séduisait que certains esprits ouverts de la génération 1970-1980 fut glorifié par la génération Starfix de 1980-1990 : Argento fut considéré (avec Lucio Fulci et Lamberto Bava) comme le grand cinéaste fantastique italien de la décade. Pourtant, force est de constater qu'après Phenomena, la distribution française des films d'Argento devint erratique, voire réservée au marché vidéo de la VHS. Un historien et critique spécialiste du genre tel que Jean-Claude Romer (qui écrivait régulièrement dans Midi-Minuit fantastique) pouvait par exemple publier vers 1985 un assez bel article d'ensemble sur le cinéma fantastique et son évolution historique mondiale pour l'Encyclopaedia Universalis sans, une seule fois, citer le nom de Dario Argento.

 

Phenomena  

 

Rétrospectivement, il peut sembler que la modernité graphique d'Argento, son inspiration plastique, demeurent les éléments majeurs de sa séduction : Inferno, qui reste son film majeur selon nous, repose certes sur un argument plutôt que sur un scénario en dépit de la surprenante capacité de suspense de sa progression dramatique. Pourtant cette séduction plastique avérée n'est pas la seule force d'Argento : dans Inferno, l'argument de l'histoire est si bien illustré qu'on peut dire que sa richesse thématique sourd de son origine, qu'elle en coule tout du long avec une libérale richesse découvrant sans cesse de nouvelles facettes. Inferno c'est un cinéma baroque de la séquence mais un cinéma transcendé par la puissance intellectuelle de l'argument : révéler un secret - secret d'abord physique puis métaphysique au sens étymologique du terme grec - qui doit demeurer caché, et ne peut être montré. Lorsque Argento est inspiré, ses meilleurs films fonctionnent selon ce registre purement psychanalytique (voir son âge d'or constitué, selon nous, par Suspiria, Les Frissons de l'angoisse, Inferno, Ténèbres). Lorsqu'il l'est moins, il reste toujours un intérêt intellectuel au moins dialectique  : On peut ainsi envisager L'Oiseau au plumage de cristal comme prenant le contre-pied du Blow-Up d'Antonioni : dans Blow-Up, on découvrait un meurtre à cause d'un détail minuscule qui aurait dû demeurer invisible ; dans L'Oiseau au plumage de cristal, on découvre le meurtrier en tentant d'organiser l'excès de détails, le trop-plein de choses vues en pleine lumière. Idée qu'il fallait avoir et qui est bien réalisée. On peut parfois reprocher à Dario Argento de trouver son inspiration chez les autres mais même lorsque c'est le cas, le résultat demeure toujours dialectiquement concerté et intelligent.

 

L'Oiseau au plumage de cristal  

 

 

Sur le plan de l'histoire du cinéma mondial, on peut éventuellement créditer Argento d'avoir influencé - à la suite et au moins autant que Riccardo Freda, Mario Bava et les autres cinéastes italiens fantastiques qui avaient déjà été largement distribués là-bas - le cinéma fantastique américain et notamment certaines séries américaines baroques telles que la série des « Freddy » [Nigthmare on Elm Street], celle des Vendredi 13, celle des Halloween, et certains cinéastes d'œuvres isolées et précises tels que William Lustig (pour Maniac), Brian de Palma (pour Dressed to Kill [Pulsions].

Sur le plan de l'histoire du cinéma « gore » et du cinéma des effets spéciaux, Argento  est techniquement plus séduisant qu'un H.G. Lewis aux U.S.A. ou qu'un Lucio Fulci en Italie, pour cause de richesse de budget souvent bien supérieure, mais leur maîtrise de cet aspect purement graphique est identique : les scénarios font seuls la différence, et demeurent essentiels.

Sur le plan des relations entre cinéma expérimental et cinéma commercial populaire, Argento peut être étudié (comme les autres cinéastes fantastiques italiens) avec profit. On peut lire l'étude parue il y a quelques années, d'un niveau universitaire quasi-exhaustif, consacrée par le « blog » Fin de partie - LeTranshumain sur Ténèbres qui demeure d'une belle tenue intellectuelle et qui tente d'aller au bout du sens possible de chaque séquence du film.

Sur le plan de l'histoire du « giallo », comme genre spécifique du cinéma italien, on peut considérer Ténèbres comme son point-limite et son point d'accomplissement, thématique comme esthétique, bien qu'il ne soit pas le dernier « giallo » historiquement tourné en Italie. Du point de vue filmographique, on pourrait souhaiter disposer d'une vision d'ensemble de l'œuvre d'Argento : œuvre inégale, parfois cruellement décevante (les facilités évidentes de Phénomena, sans oublier sa version projetée en son temps en avant-première à la Cinémathèque Française au Palais de Chaillot du Fantôme de l'Opéra que la beauté d'Asia Argento ne suffisait pas à tirer d'un ennui soporifique), elle pourrait encore réserver de belles surprises. Concluons simplement par le souhait qu'un jour, un coffret en haute définition regroupe ce que nous considérons comme ses chefs-d'œuvre : Suspiria, Les Frissons de l'angoisse, Inferno, Ténèbres. On y est presque : encore un effort...

 

Ténèbres  

 

[*] Héritier thématique puisque Argento tourna des « giallo » (genre que Mario Bava et Riccardo Freda avaient illustré dès les années 1960-1970 : La Fille qui en savait trop, Six femmes pour l'assassin, L'Île de l'épouvante, La Baie sanglante, L'Effroyable secret du professeur Hichcock, Le Spectre du professeur Hichcock, Liz et Helen) ainsi qu' héritier esthétique puisque Argento reprit la violence graphique de Mario Bava et de Riccardo Freda. Il faut savoir en outre que Mario Bava fut directeur de la photographie pour Riccardo Freda à la fin des années 1950, et que Bava le fut plus tard aussi pour Dario Argento puisqu'il signa certains effets spéciaux de Inferno peu de temps avant sa mort. Enfin, parmi la génération des cinéastes italiens des années 1980-1990 oeuvrant dans le genre fantastique, Argento fut le seul à disposer de budgets d'une belle envergure ou du moins produisant une impression de richesse équivalente aux meilleurs Freda et aux meilleurs Mario Bava  : ni Lamberto Bava, ni Lucio Fulci, pour ne citer qu'eux et en oubliant les autres cinéastes-bis italiens ayant fréquenté le genre (Umberto Lenzi, Sergio Martino, Luigi Cozzi, etc.)  ne furent aussi richement dotés du point de vue matériel (sans oublier le casting) en dépit d'une inspiration parfois tout aussi personnelle et intéressante.

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