Une vraie gueule. C’est souvent à cela que l’on résume Vincent Cassel,
dont le visage n’en finit plus de faire débat dans les chaumières.
Est-il fondamentalement laid ou singulièrement beau, l’acteur que tout
le monde s’arrache ? Si Monica Bellucci a tranché, les spectateurs
peinent à choisir leur camp, et c’est peut-être là sa première grande
qualité. Quoi de mieux pour un acteur que de pouvoir susciter une vive
répulsion comme une attraction animale, selon les personnages que l’on
incarne ? Esthétiquement polyvalent, Vincent Cassel l’est aussi côté
choix de carrière, explorant tous les genres et tous les univers avec
pour seules constantes la passion et le travail.
Dès ses débuts, Cassel s’affirme comme un acteur polymorphe, capable de
jouer tout et son contraire à condition d’en avoir envie. Après des
premiers pas discrets (dans Métisse, Jefferson à Paris…), le grand public et les festivaliers cannois le découvrent dans La haine,
coup de poing dans la France signé Mathieu Kassovitz. Boule à zéro,
tronche de petite frappe, c’est le trainard des cités dans toute sa
splendeur. On penserait volontiers que l’interprète de Vinz est un vrai
produit des banlieues dortoirs, une « racaille » comme le dirait notre
cher président, si l’on ne savait pas que Vincent n’est autre que le
fils de Jean-Pierre Cassel. Une grande famille de saltimbanques
(véritable patronyme : Crochon), d’où sont également sortis une jeune
actrice (Cécile) et un rappeur renommé (Rockin’ Squat, du groupe
Assassin).
Vinz est donc un rôle de composition, du genre à coller aux basques
d’un acteur pour ne plus jamais le lâcher, et ainsi ruiner sa carrière.
C’est sans compter sur l’imagination et le flair de metteurs en scène
bien déterminés à faire éclore le talent du jeune Cassel (29 ans à
l’époque de La Haine).
Tout à tour, Christine Pascal, Gilles Mimouni et Olivier Schatzky en
font un type souvent élégant, parfois même tiré à quatre épingles, un
amoureux des femmes et de la vie. Mais jamais vraiment un type bien, et
c’est tant mieux – il y a tant de jeunes premiers aussi irréprochables
qu’ennuyeux pour se charger de ces rôles-là. En trois films plus ou
moins réussis (Adultère (mode d’emploi), L’appartement et L’élève),
on oublie progressivement le jeune voyou pour découvrir un acteur
passionnant, capable de porter sur ses épaules des projets d’auteur.
Cassel a une carrure, une vraie, et c’est sans doute pour cela qu’il a toujours été abonné aux premiers rôles. Depuis La haine,
il a rarement été autre chose qu’une tête d’affiche – en tout cas dans
les films français. Pas par vanité, mais parce que lui confier un rôle
secondaire condamnerait tout film à un déséquilibre précaire – quand il
est à l’écran, on ne voit que lui. Les réalisateurs ne s’y trompent
pas. Et voilà qu’au milieu de l’année 1997, Vincent Cassel refait
parler de lui et montre qu’il ne sera jamais un acteur rangé, mais
qu’il créera toujours l’évènement. Il est le Dobermann
de Jan Kounen, qui fit grincer des dents à plus d’un spectateur. On
pense ce qu’on veut du film (plutôt du mal, en l’occurrence), mais il
faut bien reconnaître que sa violence et la puissance du duel
Cassel-Karyo en font une œuvre difficilement oubliable, et marquée au
fer rouge par la personnalité de l’acteur. C’est désormais chose
acquise : ce type-là peut tout jouer.
Après une courte phase « personnages historiques » (et hystériques) symbolisée par ses prestations échevelées dans Elizabeth et Jeanne d’Arc,
le voici qui plonge dans le film de genre, au gré de rencontres ou de
retrouvailles avec des metteurs en scènes ambitieux. Il est
irréprochable dans Les rivières pourpres, fruit de sa troisième collaboration avec Kasso, puis carrément délectable dans Le pacte des loups,
l’heroic-fantasy bâtarde de Christophe Gans. Tout le monde connaît ce
mec à la tronche si particulière. Personne ne peut ignorer son
existence, des cinéphiles chevronnés jusqu’aux ménagères. Il fait un
peu flipper, on n’aimerait pas forcément croiser son regard pervers au
coin d’un bois, mais Cassel est devenu incontournable dans le paysage
cinématographique français.
Vincent Cassel aime s’amuser. Alors pourquoi refuser de jouer un cousin
russe de Nicole Kidman, avec son pote Kasso qui plus est, dans
l’improbable Birthday girl ?
Un petit moment de détente –on sent qu’il n’a pas vraiment travaillé le
rôle – avant de reprendre les choses sérieuses. La rencontre avec
Jacques Audiard constitue sans doute un nouveau déclic. Pendant la
préparation et le tournage de Sur mes lèvres, il
travaille encore deux fois plus qu’avant, pousse à l’extrême son amour
du détail, et participe au final à la réussite d’un film salué un peu
partout. Il jouera désormais de son corps et de son jeu comme d’un
gigantesque morceau de pâte à modeler, à façonner encore et encore
jusqu’à arriver au résultat optimal. Cassel est un acteur Play-Doh, et
le prouve une nouvelle fois en incarnant le personnage-titre du Blueberry
de Jan Kounen, western chamanique aussi insaisissable qu’incompris. Un
bide, mais un sacré film, qui demande à être réévalué, notamment pour
la prestation de son acteur vedette.
C’est bien simple : chacun des films où il apparaît fait parler de lui,
que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Avant Blueberry, il y eut l’évènement Irréversible,
bombe – ou pétard mouillé, c’est selon – qui fit trembler la Croisette
en 2002. Une longue scène de viol sur Monica Bellucci ou encore un
démontage de gueule à l’extincteur firent beaucoup parler. Mais au-delà
du scandale, Irréversible est une œuvre unique, moins par son concept anti-chronologique que par la violence de son atmosphère. Comme Dobermann, comme Blueberry,
comme d’autres, le film divise, mais brille au moins par son
originalité et par sa propension à combler les manques d’un cinéma
français de genre pour le moins défaillant. Évidement, Cassel est de
chacun de ces projets, ce qui n’a rien d’une coïncidence. Moins
novateur mais au moins aussi passionnant, Agents secrets
confirme cette ambition qui est la sienne, et assoit définitivement
(notamment chez les amoureux du people) l’étanchéité du couple qu’il
forme avec la belle Bellucci.
S’amorce alors ce qui constitue dans doute le pan le moins intéressant
de sa filmographie. S’il s’avère difficile de refuser à Steven
Soderbergh sa présence dans Ocean’s twelve,
avec à la clé une scène de cambriolage-capoeira à la fois débile et
réjouissante, on voit moins pourquoi il va mettre les pieds dans Dérapage,
petit film noir tout pourri avec Jennifer Aniston. Si ce n’est pour se
montrer le plus possible au public américain, et se présenter comme le bad Frenchie idéal pour tous les films américains à venir. Puis vient Sheitan,
premier rejeton de l’écurie Kourtrajmé, dans lequel il endosse un rôle
au ridicule assumé, avant d’être la star multiple d’une fin
consternante. Puisque l’on aborde les rôles carrément honteux, autant
évoquer tout de suite le faune de Sa majesté Minor,
variation pécassienne autour de la mythologie grecque. Un bide
conséquent, et c’est tant mieux pour Cassel et son compagnon
d’infortune José Garcia, qui semblent se tirer la bourre pour remporter
la palme du plus consternant.
Heureusement, il y a récemment eu plus réjouissant, de quoi nous montrer que Vincent Cassel n’est pas sur le déclin. Inquiétant motherfucker russe chez Cronenberg (à croire, après Birthday girl, qu’il a vraiment une tête de soviétique), il fait bonne figure aux côtés de Viggo Mortensen. La réussite des Promesses de l’ombre pourrait bien lui servir de visa pour de futures aventures américaines. Les promesses de l’ombre : un titre qui décrit parfaitement le diptyque Mesrine,
qui nécessita plusieurs années de travail, tant physiquement que
mentalement. Métamorphosé, massif, souvent grimé, Cassel y apparaît au
meilleur de sa forme, sans tomber pour autant dans l’imitation,
l’Actor’s studio ou le sous - de Niro. C’est que, lorsqu’il tord sa
grande bouche et plisse les yeux pour se faire inquiétant, notre
Vincent national ressemblerait presque au grand Bob. Et un César 2009 du meilleur acteur pour récompenser la prestation. Souhaitons lui de
trouver d’aussi grand rôles, d’atteindre la même maturité, et de mieux
rebondir au moment de la cinquantaine.