Les films dans lesquels elle s'illustre ne méritent pas toujours le
coup d'oeil (loin de là), et pourtant Uma Thurman incarne toujours cette
nymphe, dont l'aura semble pouvoir sortir indemne de n'importe quel
carnage cinématographique. À quels trésors de magie la « Black Mamba »
de Tarantino a-t-elle recours pour être ainsi épargnée par le temps, les navets et la sélection féroce qui fait rage à Hollywood ?
Une
paire de gambettes interminables, deux yeux turquoise liquides, de ceux revolver qui vous dégomment en un battement de cils, un long nez
aquilin, une bouche en coeur et un halo blond incandescent pour
couronner le tout. Non, ces signes physiques distinctifs d'une
bénédiction divine ne détaillent pas la dernière playmate mitraillée
dans tous les shootings de la mappemonde trendy (quoique l'élue en
question vante les mérites de Lancôme et d'autres marques prestigieuses
à ses heures perdues). Le sujet de cette description à peine croyable,
un modèle non-conformiste de beauté diaphane, illuminé par de savantes
imperfections, est aussi l'objet de l'affection d'un certain Quentin
Tarantino. 1m82 au garrot, du charme à foison, une carrière en dents de
scie, pas mal de navets pour une poignée de prestations mirifiques, et
un patronyme empruntant ses consonances envoûtantes à l'exotisme d'une
déesse hindoue : Uma Thurman.
Aussi
bizarre que cela puisse paraître, ce mélange du feu de Dieu a mis un
certain temps à brûler la surface de la pellicule. L'obstination, la
certitude d'être vouée à taquiner l'oeil de la caméra, Uma Thurman les a
pourtant eues dès sa plus tendre enfance. Une vocation née de la
réaction épidermique à cette cruauté puérile qui pousse les gosses à
rejeter, avec force sobriquets et humiliations, ceux qui ne se fondent
pas dans la masse. Canard boiteux Uma ? Plutôt grande gigue raillée à
l'adolescence pour sa ligne planche à pain, devenue créature céleste...
Outre son ascendant plastique, éminemment complexant à cet âge où un
rien fait l'effet d'un tremblement de terre indice 7 sur l'échelle de
Richter, la gamine élevée entre New Delhi et Boston mène très tôt une
vie de bohème, désapprouvée par le plus grand nombre mais fortement
encouragée par la fougue parentale. Car chez les Thurman, la
transgression et l'indépendance se transmettent de génération en
génération. De sa mère, une mannequin suédoise reconvertie en
psychologue, et de son paternel, illustre théologien qui fut le premier
Américain à officier en tant que moine bouddhiste aux côtés du Dalaï
Lama, Uma a hérité d'une libre-pensée qui exalte son exubérance. C'est
bien simple, à choisir entre la voir se dévergonder dans les nippes
d'une vulgaire chearleader, et consentir à ce qu'elle quitte les bancs
du lycée, Mr et Mrs Thurman optent pour la déscolarisation, préférant
la voir voler de ses propres ailes direction « Big Apple », a l'idée
qu'elle se galvaude dans un schéma dégradant typiquement yankee.
C'est
alors, qu'à tout juste 15 ans, Uma taille la route vers la jungle
urbaine, et fait ses premiers pas sous les projecteurs en embrassant la
carrière de top model. Mais cette solution de facilité alimentaire lui
joue des tours. Car en empruntant les chemins détournés du « sois belle
et tais-toi », la future muse tarantinesque s'est collé à la peau
l'étiquette de la jolie plante verte, cantonnée aux rôles de fantasme
ambulant. Aussi, après deux apparitions dans Kiss daddy goodnight et Johnny be good, tombées aux oubliettes dans l'indifférence générale, Uma attise l'intérêt des hommes de tout poil, en incarnant la Vénus de Terry Gilliam dans Les Aventures du baron de Münchhausen.
Grimée en Déesse de l'amour, l'actrice s'y illustre dans un tableau
Boticcellien qui l'expose, émergeant d'un coquillage géant, cernée d'un
essaim de chérubins qui s'affairent autour d'elle pour masquer sa tenue
d'Eve. Du Kitch pure souche qui titilla Stephen Frears au point de
discerner en cette figurante lascive la vierge effarouchée de ses Liaisons dangereuses. Quoique nettement plus présente à l'écran, Uma s'y fera surtout remarquer en prêtant à John Malkovich
sa chute de reins, afin qu'il s'en serve comme d'un pupitre
vertigineuxÂ… Enième flambée de libido masculineÂ… sans l'ombre d'une
retombée artistique. Sous l'égide de Gary Oldman,
premier mentor et source d'inspiration avec qui elle convole en justes
noces le temps d'une idylle express et chaotique, Uma décide donc de
remiser sa panoplie de pin-up au placard pour camper des personnages
qui impliquent un peu moins d'effeuillage et beaucoup plus de
composition.
Et
la blonde un peu trop lisse de tenter la reconversion arty en simulant
tout un éventail d'outcast. Successivement épouse bisexuelle et
névrosée d'Henry Miller dans Henry and June, frangine psychotique de Kim Basinger dans Sang chaud pour meurtre de sang-froid, proie d'un serial killer chassant de jeunes aveugles dans Jennifer 8, call-girl aux faux airs de barmaid dans Mad Dog and Glory et auto-stoppeuse aux pouces démesurés dans le désastreux Even cowgirls get the blues,
Uma décline la gamme trash et n'en finit plus d'accumuler les fausses
notes à mesure qu'elle change de partitionÂ… Tout y passe, tout ou
presque va à la casse, l'amertume la gagne, le découragement menace et
l'incite fortement à replonger le nez dans les bouquins estudiantins au
cas où Hollywood la répudierait faute de succès public, et qu'en
dernier recours le recyclage s'imposait. Prudence est mère de vertu.
L'histoire
aurait pu s'arrêter là, et l'escapade sous les feux de la rampe
refermer sa parenthèse illusoire en se bornant à marquer l'égarement
passager d'une midinette créative qui aurait pris ses désirs pour des
réalités. Mais c'était sans compter sur l'intervention inespérée de
l'excentrique Tarantino, chevalier frappadingue qui, d'un coup de
baguette magique, transforme cette abonnée aux échecs cuisants en Mia
Wallace, l'icône glam rock de sa Pulp Fiction.
Affublée d'un casque de jais à la Louise Brook, pantalon pattes d'eph'
et chemise blanche qui ne se déboutonne qu'au gré d'une scène
d'overdose, où la ténébreuse se fait administrer une piquouse d'adré en
plein coeur, Uma se déhanche sur la piste de danse, réveille la fièvre
du samedi soir qui couvait en John Travolta,
et s'impose comme la dernière pépite exhumée du no man's land par le
défricheur de talents indépendants. Il n'en fallait pas plus pour
sortir du tunnel et marquer le début d'une collaboration amicale longue
durée. Voilà donc la « presque - inconnue - au - bataillon - des -
actrices - bankable » plébiscitée par les gros studios en quête de
chair fraîche, soit dit en passant : une semi consécration qui, si elle
ne garantit pas l'Oscar, lui permet de vivre grassement de son art.
Galvanisée
par ce facteur chance, comme irradiée d'un sixième sens qui lui fait
entrevoir l'audace talentueuse tapie sous le futuriste Bienvenue à Gattaca,
la comédienne aurait pu se tailler une carrière prestigieuse et prendre
du galon en continuant sur cette lancée auteuriste exigeante. Au lieu
de cela, la belle tombe sous le charme d'Ethan Hawke,
s'adonne corps et âme aux joies de la maternité, tout en trouvant le
temps d'ensorceler Batman dans la combi acidulée de Poison Ivy et
d'enfiler les talons hauts d'Emma Peel dans l'adaptation de Chapeau melon et bottes de cuir,
deux blockbusters dont les coefficients d'attente n'ont eu d'égal que
leurs capotages dantesquesÂ… Décidément, l'Uma s'impose comme un alien,
une espèce en voie de disparition qui s'enrôle avec l'insouciance d'une
collégienne dans des tournages brinquebalants (des fresques historiques
momifiées Vatel et La Coupe d'or à la comédie pataude Be cool, sans oublier Paycheck,
thriller incompréhensible et mal ficelé) et se rappelle à notre bon
souvenir en se ralliant aux lubies iconoclastes de quelques illuminés
qui n'ont de cesse de raviver son culte. Dernier exemple en date : le
phénoménal Kill Bill,
ou comment une oeuvre aussi monumentale que déviante remet sa Grâce
dégingandée au goût du jour, en lui attribuant le rôle d'une mariée
revancharde, revenue des limbes pour hacher menu le gang des vipères
assassines. Rien de tel qu'une histoire à dormir debout, doublée d'une
mise en scène vaporisant l'hémoglobine au karscher, pour réveiller
l'intérêt des directeurs de casting, gommer son deuxième divorce (Hawke
ayant été pris en flagrant délit de flirtouillage extraconjugal
intensif), doper sa cote etÂ… reprendre une tournée de quelques projets
mainstream, alternant comédie vintage s'inspirant du music-hall des
années 1940 (Les Producteurs) et romance contemporaine assez bien vue (Petites Confidences à ma psy).
Soit un condensé de la touche Uma qui cristallise tout à la fois son
inconstance et son esprit volage et spontané qu'aucun bide ne saurait
entamer.
Aujourd'hui, après son rôle musclé dans le dyptique Kill
Bill, Uma Thurman se "spécialise" dans deux catégories de
rôles : héroïne au fort caractère pour comédies romantiques plus ou moins
réussies (Ma super ex et Un mari de trop) ou mère au foyer
pour drames pas finauds (La vie devant ses yeux). Voire parfois les deux, avec les prochains Motherhood, où elle interprète une
maman qui organise un anniversaire pour sa fille de 6 ans qui va virer au
cauchemar (avec Minnie Driver et Anthony Edwards) et Eloise in Paris, adaptation
du très célèbre livre pour enfant de Kay Thompson où Uma jouera la gouvernante
de la très turbulente Eloise. Il semble donc que pour la comédienne confirmée,
le temps soit à se faire plaisir, à elle bien sûr mais aussi au spectateur.