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Critique
A night at the Opera.
Joel Schumacher aurait-il été touché par la grâce ? C'est la question que l'on est en droit de se poser lorsque l'on ressort du Fantôme de l'Opéra, la comédie musicale « bigger than life » prévue pour le début d'année 2005. Oubliez rapidement ses douteuses adaptations de John Grisham (Le Client, Le Droit de tuer ?) et ses couleurs fluorescentes à l'origine des affiches « recherché mort ou vif » placardées par tous les burtoniens de la planète (l'utilisation des costumes ne se résume plus à celle de la batpanoplie moulant le fessier de George Clooney), car il s'agit bel et bien ici d'un extraordinaire virage à cent quatre-vingts degrés dans la carrière d'un cinéaste trop longtemps détesté et déjà amorcé avec les deux solides Tigerland et Phone game.
[img_left]fantomeopera_02.jpg [/img_left]Tour à tour, cette adaptation à l'écran tirée du musical d'Andrew Lloyd Webber (lui-même librement adapté du roman de Gaston Leroux) fascine et nous emporte corps et âme dans les méandres tourmentés et flamboyants de ses lieux et de ses personnages. D'un classicisme étonnant, Le Fantôme de l'Opéra version 2005 transcende tout ce qui aura été fait sur le sujet depuis bien longtemps, si l'on excepte la version quelque peu détournée de Brian De Palma, Phantom of the Paradise. Ici, tout est assimilé à l'excès. Des décors aux costumes en passant par la somptueuse photographie de John Mathieson, l'univers de ce Fantôme semble tout droit sorti de celui de Visconti (on pense surtout à Senso et au Guépard). C'est dire si l'évocation de ce nom exprime à lui seul l'envergure du projet, sa puissance et sa beauté plastique. Des coulisses jusqu'aux souterrains, l'iconographie de l'opéra Garnier, ses colonnes et ses statues, ses dorures et son lustre magnifique s'inscrivent aussi bien dans l'époque peinte, le XIXe siècle, que dans une logique formelle et obsessionnelle amorcée par le cinéaste avec Batman forever. À l'image des statues géantes et gothiques de Gotham City, l'Opéra se transforme ici en un lieu gargantuesque, une ville dans la ville aux multiples corps de métiers, tissée de couloirs sans fin, de passages secrets et de miroirs sans tain.
Les tableaux se succèdent, affichant, au gré des péripéties de ce triangle amoureux et des meurtres, d'extraordinaires ballets, dont l'hymne d'amour de Christine (magnifique Emmy Rossum), Think of me, s'affirme comme le plus pur et le plus innocent. De cette aria, balayée par l'étrange pouvoir de séduction du fantôme, Schumacher et Lloyd Webber marquent les âmes de nos héros et font s'échapper, le temps d'un hiver, les joies et l'innocence des lieux et de ses occupants. Avec son sens de la démesure et ses orchestrations sur le modèle de l'opéra rock, Lloyd Webber multiplie les prouesses et décline ses thèmes avec aisance et singularité. Autant dire que si Evita vous a laissé de marbre, celui-ci n'est pas pour vous. Ici, la puissance de l'uvre s'effectue dans la symbiose parfaite de ses deux artistes, dans leur sens commun du grandiose et de l'excessif. Et les séquences se suivent avec une telle aisance, une telle fluidité, que l'on en oublierait quasiment la forme cinématographique en témoigne l'extraordinaire séquence au titre éloquent de Masquerade (l'une des plus belles pièces de l'uvre). Dans une débauche de costumes et de masques, le cinéaste transforme ses personnages en poupées de porcelaine, les multiplie à l'écran jusqu'à ce que les corps ne fassent plus qu'un avec le cadre, effaçant derrière eux un décor de carton pâte fait d'ornements précieux. Cette Saint-Sylvestre s'affirme comme point de non-retour entre la vie et la mort, la passion et l'obsession amoureuse du fantôme et de sa muse. Dès lors, Le Fantôme de l'Opéra bascule inexorablement dans un univers où la froideur de l'hiver rencontre le fantastique, où la peur efface la beauté des décors pour des lieux bien plus sombres, plus proches de l'enfer que des ciels peints sur la coupole de l'Opéra de Paris.
Cependant, Le Fantôme de l'Opéra possède aussi ses faiblesses. La plus évidente demeure sans doute son problème de rythme, Schumacher n'arrivant pas toujours à gérer les différences de « timing » entre le musical façon Broadway et son adaptation cinématographique. Aussi, lors de quelques séquences, l'ennui pointe-t-il le bout de son nez, tant et si bien que pour beaucoup, au bout du compte, le style romantique XIXe tombe sous une pluie de clichés. Pourtant, ces scènes s'avèrent a contrario tout à fait audacieuses et parfaitement inscrites dans les règles du genre et de l'époque, à l'image du personnage du fantôme, où le pathos si propre aux codifications du mélodrame l'emporte largement sur la figure horrifique qu'on aura bien voulu lui attribuer depuis quelques années. Enfin, l'utilisation de nombreuses références cinématographiques peut aussi aller dans ce sens. L'ouverture malheureuse sur une carte postale aux teintes sépia nous rappelle beaucoup trop le chef-d'uvre de Baz Lurhmann, Moulin rouge !, tandis que se suivent les citations d'uvres se rattachant à l'époque peinte, qu'il s'agisse de La Monstrueuse Parade, Elephant man ou bien encore de La Belle et La Bête (autant la version de Jean Cocteau que celle des studios Disney). Toute une panoplie de références qui s'accordent souvent avec beaucoup de justesse à l'univers du conte, et qui peuvent paraître trop mal amenées de la part du cinéaste. Là encore, tout n'est qu'une question d'acceptation de la part du spectateur, de recul nécessaire face aux excès les plus fous de Joel Schumacher.
Le Fantôme de l'Opéra s'affirme comme une uvre démentielle, une sorte de folie des grandeurs pour son cinéaste et son producteur-compositeur. Dire qu'il s'agit là du plus grand film de Schumacher est loin d'être un euphémisme, tant le réalisateur de 8 millimètres nous offre un spectacle grandiose et virtuose. Le Fantôme de l'Opéra, c'est un peu comme si Broadway et Hollywood s'invitaient près de chez vous, dans votre cinéma. Immanquable !


