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Critique
Quelle est la meilleure adaptation cinématographique de série télé ? Les supporters indéfectibles de Michael Mann et les amateurs de recréations aussi décomplexées que fun ont déjà leur petite idée sur la question avec Miami Vice et Charlie's Angels. Ce serait oublier la contribution de Brian De Palma
Associer son nom à l'exercice cité plus haut et l'on pense en premier lieu à son plus grand succès commercial : Mission impossible. L'histoire récente a cependant démontré que les aventures cinématographiques de la série imaginée par Bruce Geller étaient le fruit d'une lutte de pouvoir féroce entre leurs réalisateurs et leur producteur exécutif/star number one Tom Cruise
C'est pourquoi on se tournera volontiers vers Les Incorruptibles qui, s'il n'est pas le meilleur film de son auteur, n'en demeure pas moins un sérieux prétendant au titre.
Comme il le fera neuf ans plus tard avec Mission impossible, De Palma ne veut pas d'une transposition fidèle du matériau d'origine. Il prend du recul par rapport au réalisme de la série afin de dépeindre le Chicago de la Prohibition comme une ville en guerre. Le cinéaste est davantage intéressé par la portée mythique de cette histoire que par les faits en eux-mêmes. Les premières minutes du film indiquent immédiatement les aspirations des Incorruptibles. À travers l'interview de Capone pendant son rasage au cours de laquelle il formule sa détestation de la violence, suivie de l'horrible mort de la petite fille dans le café (clin d'il discret à Sabotage de Hitchcock au passage) et la première scène de Eliot Ness, de dos, lisant la terrible nouvelle, De Palma désire un affrontement obsessionnel écrit dans le sang et dans une démesure digne d'un opéra baroque.
À grands renforts de plongées et de plans-séquences, De Palma semble faire croire à son public qu'il filme une traditionnelle lutte entre le Bien et le Mal. Ce serait sans compter l'intelligence du scénario de David Mamet. Dès le départ, les dés sont pipés par l'objet de toutes les attentions (pas de drogues, juste de l'alcool) et par le manque de profondeur de Eliot Ness (« magnifié » par un Kevin Costner lisse comme une poêle en téflon). Le futur tombeur de Capone y est montré comme un fonctionnaire servile et scrupuleux des règles, viscéralement incapable de questionner la Loi et la Justice. C'est un peu la grande question des Incorruptibles, véritable leitmotiv énoncé à plusieurs reprises par Malone, magistrale composition de la figure patriarcale de Ness par Sean Connery : « Jusqu'où êtes vous prêt à aller ? » Pour se payer Capone, Ness devra enfreindre toutes les limites pénales qu'il s'est fixé. « Je suis allé jusqu'à me parjurer, je suis devenu comme ceux que je combattais et J'AI BIEN FAIT ! » dira-t-il à la fin. D'un point de vue général, cette remarque est anodine, intégrée dans l'uvre de De Palma, elle s'apparente à l'assouvissement de l'obsession.
Cette finesse thématique implicite se voit relayer par la mise en scène ébouriffante de De Palma, qu'il s'agisse de sa marque de fabrique habituelle ou de l'utilisation brillante de la palette colorimétrique : ambiance terne pour les incorruptibles tandis que le rouge (sang) et les couleurs pétantes dominent l'univers de Capone (De Niro, digne des méchants d'opéra que son personnage affectionne.) Ses plus fervents détracteurs avanceront qu'il ne fait que s'inspirer des plus grands. Ils n'auraient pas tout à fait tort. Mais, à la différence d'un Christophe Gans complexé et à la recherche d'une identité propre, De Palma emprunte aux plus grands pour mieux se les réapproprier. On pense à l'embuscade aux portes du Canada, où police montée, moteurs à explosion, et fusils à canon scié, se substituent aux cavaleries, diligences et winchesters Fordiennes. Et l'on en vient à la démentielle arrestation du comptable de Capone dans la gare centrale de Chicago : dix minutes intenables et virtuoses, s'inspirant autant des marches d'Odessa dans Le Cuirassé Potemkine que de l'esthétique de la violence selon Peckinpah ; dix minutes que l'on peut se repasser à loisir sans éprouver ne serait-ce qu'un début de lassitude ; dix minutes qui synthétisent la grande époque de De Palma.

Maintenant, si Les Incorruptibles peine encore à s'imposer comme une des plus brillantes réussites du cinéaste, cela s'explique peut-être par la faiblesse des scènes home sweet home de Eliot Ness, futile tentative d'humaniser un personnage fait d'un seul bois. Ce défaut mis à part, le film reste un grand divertissement et l'on souhaite que le projet Capone Rising aboutisse et surtout que cet ascension au pouvoir de Alphonse puisse être aussi racée que sa déchéance.


