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Critique
Au sein d'une certaine cinéphilie soi-disant avisée, voilà un homme, George Franju, dont on ne fait que peu de cas en France. Pourquoi un tel oubli, sachant tout de même qu'il fut, avec Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque française en 1936 et l'auteur d'un nombre conséquent de très bons films, sans parler de celui qui nous intéresse aujourd'hui ? Considéré en effet par le monde entier comme le meilleur film d'horreur-épouvante français jamais réalisé, Les Yeux sans visage ne semble pourtant pas soulever le même enthousiasme de par chez nous.
Pourtant, au sein de la filmographie de l'auteur, c'est encore celui qui est le plus connu. Il bénéficie d'ailleurs de passages réguliers sur le câble, dont une diffusion remarquée le mois dernier sur Canal +, car dans une très belle copie, au sein de l'excellente programmation initiée par l'incontournable Jean-Pierre Dionnet. Mais une fois que nous avons dit cela, quid du reste de sa filmographie, qui comprend tout de même des incontournables tels que Judex ou Plein feux sur l'assassin.

Après avoir commis le remarquable La Tête contre les murs, son premier long métrage, où il mettait à profit ses longues années de documentaristes au service d'une fiction poignante, Franju réalisait donc Les Yeux sans visage, qui lui permettait d'explorer un univers et un genre cinématographique complètement différents. De fait, Les Yeux sans visage commence comme un bon vieux policier et se termine en un film fantastique, nanti d'une imagerie à la poésie évidente dont l'inspiration est à rechercher du côté de l'expressionnisme allemand et de la peinture surréaliste. Enfin, la modernité des sujets et thèmes abordés laisse encore aujourd'hui pantois : depuis l'aspect incestueux qui dicte les relations père-fille tout au long du film, jusqu'au constat édifiant de la dictature du paraître et de l'acceptation sociale qui en découle

Pour qui n'a jamais vu Les Yeux sans visage (ils ne connaissent pas leur bonheur), les quinze premières minutes sont à ce titre extrêmement représentatives de tout le film : une femme conduit dans la nuit sur une route de campagne. Sur la plage arrière, une silhouette reste immobile, instaurant d'emblée un certain malaise accentué par les regards incessants et anxieux que jettent la conductrice vers son rétroviseur. Arrivé à une sorte de réservoir artificiel, on se rend vite compte que le passager est en fait le corps d'une femme sans vie qui est extrait de la voiture et précipité dans l'eau saumâtre. Cut. La séquence suivante voit un éminent professeur délivrer un exposé devant un auditoire conquis sur la greffe de peau et les possibilités médicales futures qui en découlent. Sur ce, alerté par un secrétaire, il se rend à la morgue pour venir identifier le corps de sa fille morte et défigurée, repêchée la veille

Avec un tel pitch de départ, comme on dit de nos jours, inutile de préciser que le spectateur est ferré vers un développement qu'il croit comprendre et anticiper, alors même que ce qui va suivre permet au film d'entrer dans une nouvelle dimension propre en effet à en faire aujourd'hui cette uvre culte (pour le côté cinéma bis peu visible). Le tout, maintenant, étant de lui accorder ce statut d'uvre majeure propre aux grands classiques, car revoir aujourd'hui ce petit bijou de poésie macabre en noir et blanc reste plus que jamais une expérience de cinéma à la fois visuelle et définitive.
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