Une balle dans la tête

Die xue jie tou / Bullet in the head

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28 oct. 2004 Par Francis Moury Star Rating 10

 

A bullet in the head (Une balle dans la tête, Hong Kong, 1990), de John Woo, fut tourné comme un film indépendant avec le soutien de la firme Golden Princess, convaincue par le producteur, Terence Chang, à la suite de bonnes préventes à l'étranger (cf. son entretien paru dans Le Cinéphage n°13, « Spécial Asie », Paris, juillet-août 1993, p.30), mais son budget chiffré initialement à 8 millions de dollars hong-kongais fut largement dépassé puisque le film en coûta 28 au total. Et ce fut un ahurissant échec au box-office ! On sait que les spectateurs de Hong Kong s'étaient totalement mépris sur le sens du film, et que, pour eux, le héros positif en était d'ailleurs bel et bien l'acteur Waise Lee, celui prêt à tout sacrifier à sa soif de l'or ! Woo dut accepter de renoncer à la violence graphique en tournant une comédie sentimentale intitulée Once a thief, pour remonter la pente et pouvoir ensuite tourner Hardboiled [À toute épreuve, Hong Kong, 1992), l'autre très grand moment de sa filmographie du point de vue de l'ampleur budgétaire et de la réussite artistique, même si inférieur au précédent.


Odyssée spirituelle autant que chef-d'œuvre du cinéma de la violence, film politique, film historique de guerre, thriller, fresque baroque et fiévreuse, grand film d'aventures virant parfois presque au fantastique, Une balle dans la tête est tout cela, et cette richesse thématique inhabituelle qui a tant séduit la critique occidentale fut incomprise dans son pays d'origine. On peut se demander pourquoi, et tenter d'appréhender l'essence du film à cette occasion.


Peut-être tout simplement parce que les gens n'aiment pas qu'on leur rappelle de mauvais souvenirs. Et la peinture de la situation politique à Hong Kong en 1967 en était un, assurément, puisque cette époque fut une période de trouble pour la cité portuaire, encore dans le giron anglais. Une vague d'attentats à la bombe organisée par les services secrets de la Chine Rouge de Mao ébranlait alors sérieusement son équilibre financier et moral : les plus riches commençaient à fuir aux USA ou au Canada, et les investisseurs n'investissaient plus, rendant les pauvres encore plus pauvres. C'est cette situation précise que décrit la première partie de Une balle dans la tête, et qui explique le désespoir des trois héros et de la femme de l'un d'eux. La pauvreté était devenue telle que la rumeur disait que dans certains quartiers, comme celui de Kowloon, on pouvait se faire tuer pour une cigarette. Autre aspect douloureux, les difficultés de la communauté chinoise du Viêt Nam pendant la guerre civile dans ce pays, dont le film montre deux exemples : celui de la chanteuse devenue prostituée par un de ses propres compatriotes prospérant comme trafiquant à Saigon, et celui de la boutique de bijoux en or que deux des héros, armés d'un revolver, braquent, avant que l'armée régulière n'achève le travail en massacrant ses propriétaires et leurs employés à la mitrailleuse M60. Le fait que l'héroïne chinoise en question meurt en plein milieu du film peut aussi être considéré comme un point négatif aux yeux du public local populaire. Enfin, cette critique absolue (d'essence catholique : voir le plan sur la statue de la Vierge penchée sur le Christ pendant la séquence de regroupement des suspects dans une école religieuse, tenue par des sœurs, où un Viêt-cong se fait exécuter sous les yeux des enfants) de l'appât du gain et du pouvoir, le fait aussi que les héros s'éloignent de leur famille pour réussir mais reviennent pauvres, sauf un, stigmatisé comme le méchant de l'histoire, tout cela a pu sérieusement jouer en la défaveur du film là-bas. Peut-être, aussi, l'extrême violence de la scène du camp d'exécution Viêt-cong a-t-elle troublé profondément les spectateurs : elle est en effet insoutenable, même si remarquable de puissance.


Une balle dans la tête, tourné à Hong Kong et en Thaïlande (l'ensemble des séquences vietnamiennes de guerre a été tourné dans deux provinces thaï, et l'armée thaï est remerciée au générique de fin), peut être considéré pourtant, aujourd'hui et avec le recul que donne le temps, comme le chef-d'œuvre de son auteur, tant son originalité structurelle et sa beauté plastique sont confondantes, tant son propos est virulent, tant son intelligence est grande aussi. Le thème de la balle dans la tête scande l'histoire à plusieurs reprises avant d'en devenir le symbole final : un officier anti-communiste de l'armée régulière exécute ainsi un adolescent qui a commis un attentat meurtrier ; puis un officier Viêt-cong force ses prisonniers à s'exécuter entre eux de la sorte ; pour réduire son ami blessé au silence lors de leur évasion, Waise Lee en fait autant, même si le plan n'est volontairement pas montré ; enfin, le crâne du mort lui-même est profané de la sorte par un Waise Lee criminel, pathétiquement soumis à la mauvaise conscience incarnée par l'autre rescapé. Cette balle qui perce les têtes des innocents comme celle des criminels, des militants politiques comme des amis, c'est le symbole du film : il lui donne bien son titre. Elle renvoie aussi, peut-être, à l'image célèbre du magazine américain Gung Ho, lu par les « soldiers of fortune » (les mercenaires), dont l'emblème est un crâne à l'œil percé d'un poignard commando K-Bar, une arme fabriquée à New York par la firme Camillus, et qui était d'ailleurs en dotation pendant la guerre du Viêt Nam chez les commandos et les forces spéciales. Voués à l'enfer, donc au suicide moral, les personnages héroïques sont finalement ramenés au néant (mis à part deux d'entre eux, qui sont les véritables héros du film puisqu'ils maintiennent, par-delà leur parcours criminel, une intégrité morale absolue) par leur propre parcours, initié d'ailleurs par une blessure à la tête lors d'une bagarre qui déclenche leur fuite et tout le processus dramatique. Une tête blessée, percée par l'histoire de l'Asie du Sud-Est et la guerre, en somme. Mauvais souvenir d'une blessure, à jamais ouverte, et qui restera à jamais gravée dans nos mémoires occidentales, parties prenantes morales et politiques à l'époque où il avait lieu, mais pas autant tout de même que ses propres protagonistes ! Ils sont ici figés dans un beau mouvement de chute (car on passe, en 130min à peu près, du ciel, sur le fond aérien duquel se déroulent les combats sauvages entre gangs, réglés comme des ballets du début du film, au sol enflammé, sur lequel s'achève le dernier face-à-face) aboutissant à la tragédie. Woo a fait un film mi-réaliste (tout ce qui concerne les équipements en dotation est ainsi parfaitement véridique), mi-irréaliste, mais absolument pas conventionnel. Les scènes du bar Le Boléro en sont un exemple parfait, et on n'oubliera pas les plans de l'affiche de l'actrice Catherine Deneuve qui scandent sa progression.


Il s'agit donc bien d'un film d'auteur poussé parfois vers un « réalisme fantastique », qu'un Fritz Lang ou un Terence Fisher n'auraient pas renié (le visage à moitié défiguré du héros eurasien, l'aspect bestial auquel est réduit celui qui est devenu fou de douleur et drogué), parfois vers un lyrisme absolu (la mort poétique de la chanteuse chinoise, le passeport flottant au fil de l'eau), mais parfois aussi vers un réalisme dynamique brut de l'espace typiquement « wooien » : les admirables recadrages, les travellings puissants, longs ou brefs, qui accompagnent les attaques et circonscrivent d'une manière constamment mouvante les scènes collectives. Aussi à l'aise dans l'intimisme que dans les scènes à grand spectacle, Woo bénéficie d'un budget qui lui permet de dépasser techniquement largement ici tout ce qu'il avait déjà fait dans The Killer (son hommage direct et si personnel à Melville) et Le Syndicat du crime 1 et 2, qui étaient des productions de série nettement plus restreintes comparées à celle-ci. Il ne donne jamais pour autant dans le formalisme qui sera parfois la marque, un peu artificielle même si belle et novatrice, de Hardboiled. L'équilibre absolu entre ses aspirations esthétiques et techniques d'une part, son sujet et le sens qu'il lui donne de l'autre, est atteint dans Une balle dans la tête. Raisons pour lesquelles on peut estimer qu'il demeure son chef-d'œuvre à ce jour.



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La Rédaction01/11/2004 01:00 par La Rédaction

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