Peter Pan

Peter Pan




14 oct. 2004 Par Eric Dumas Star Rating 8

 

« … et les choses continueront ainsi, aussi longtemps que les enfants seront joyeux, innocents et sans cœur. »

Œuvre littéraire célèbre dans le monde entier (le personnage apparaît pour la première fois dans une pièce de théâtre en 1904, puis connaît un traitement sous forme de conte), Peter Pan, de sir James Matthew Barrie, a été l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques.

En 1924, Herbert Brenon adapte l'ouvrage pour la première fois au cinéma. Essayant de coller au plus près l'œuvre originale, il se retrouve contraint d'en supprimer des passages entiers, pour cause de durée « restreinte » du métrage. Durant les trois premiers quarts d'heure, le livre est respecté scrupuleusement, puis des pans entiers de l'histoire disparaissent, comme la confrontation physique et psychologique de Peter et du capitaine Crochet dans la grotte, le sauvetage de la princesse Lis Tigré, le vol de l'oiseau imaginaire… Malgré ces nombreuses coupes scénaristiques, le film conserve la fin et l'aspect cruel du conte (notamment l'égoïsme de Peter, qui n'hésite pas à mentir à Wendy pour la garder à ses côtés, la « petitesse » des sentiments de Clochette, victime de sa jalousie…) tout en respectant certaines traditions théâtrales, comme l'interprétation du rôle de Peter par une fille (la nouvelle version de P.J. Hogan en perpétuant une autre : le père et le capitaine Crochet sont interprétés par le même acteur : Jason Isaacs).

En 1953, Peter Pan va connaître son adaptation la plus célèbre mais aussi la moins fidèle. Walt Disney et son équipe s'attachent au projet et vont pouvoir développer une esthétique et un univers qui correspondent bien à la firme. L'œuvre offre la possibilité de créer un monde magique et coloré, peuplé de créatures de rêves (sirènes, fées…), mais aussi celle d'utiliser les figures ludiques de la jeunesse telles que les pirates et les Indiens. En contrepartie de ces excès visuels délicieux, le public, beaucoup plus enfantin et familial, ne découvrira qu'une œuvre édulcorée où les étapes « violentes » et relativement « sensuelles » ont été censurées pour ne pas heurter les sensibilités. En gardant la trame narrative basique, cette version propose également de nombreuses modifications. Des éléments de l'histoire sont supprimés et remplacés par de nouveaux : l'observation du capitaine Crochet et de son équipage, dès l'arrivée sur l'île, remplace la surveillance « à la file indienne » des enfants par les pirates, suivis des Indiens, eux-mêmes surveillés par les animaux dont la marche est fermée par le crocodile…, le poison est remplacé par une bombe qui secoue Clochette, Peter Pan n'est plus le petit garçon égoïste qui « emprisonne » Wendy dans son univers…). Créant une œuvre librement inspirée du matériau d'origine, Walt Disney impose sa version comme une étape importante de l'évolution de Peter Pan. Faisant de la fée Clochette l'un des personnages symbolique de la firme, Neverland (le pays imaginaire) sera, en outre, l'un des modèles qui inspirera les parcs à thèmes de DisneyLand.

Il faudra attendre 1991 et Hook, de Steven Spielberg, pour voir s'incarner une nouvelle fois la légende de l'enfant qui ne voulait pas grandir. Comme le précise la fin du livre, Peter n'est pas resté avec Wendy, ni avec sa fille Jane, ni aucune de celles qui suivirent. Il ne peut se résoudre à rester avec l'une d'elle, de peur de devoir devenir un adulte et ainsi d'avoir des responsabilités. Le pari de Steven Spielberg était d'imaginer un Peter qui aurait enfin décidé de grandir. Il serait devenu un homme d'affaires marié avec deux enfants, et aurait fait comme tous les autres adultes : oublié le pays imaginaire et son propre nom, devenant pour l'occasion un « pirate » avocat : Peter Banning. Le livre connaît enfin une suite à travers une nouvelle base scénaristique et une nouvelle vision de Steven Spielberg qui, en plus de développer une nouvelle histoire, réinjecte des éléments de l'œuvre de J.M. Barrie pour réveiller la mémoire de son héros. Film excessivement personnel du réalisateur, qui retrouve nombre de ses thématiques (la cellule familiale, le monde de l'enfance, le merveilleux, mais aussi l'obsession de la mémoire et du passé), le long métrage offre une nouvelle possibilité de lecture du matériau d'origine, montrant que chaque version filmique de Peter Pan ne serait en fait qu'un nouveau voyage. Pour Hook, celui de Peter comme le retour d'un prince dans son ancien royaume. Pour les autres versions, le voyage ne concerne que Wendy, qui se voit offrir un passage vers le monde adulte.

La version de P.J. Hogan ne va donc pas déroger à la règle. Elle arrive avec son lot d'innovations et de reprises. Cette nouvelle transposition de Peter Pan va se situer à mi-chemin entre le respect narratif de l'œuvre littéraire et la version de Walt Disney. C'est là l'une des réussites de cette vision. Le film se voit offrir une histoire plus cruelle, plus sombre et plus sensuelle, tout en conservant un univers excessif et coloré. C'est l'occasion pour une nouvelle jeune fille de vivre son expérience de Wendy, de faire son voyage.

Le film est plus violent. Il n'hésite pas à reprendre le côté « barbare » des pirates qui s'entretuent de façon compulsive. Le maître du meurtre restant sans conteste le capitaine Crochet, qui assassine ses propres pirates à coups de pistolet. Le réalisateur laisse ainsi apparaître à l'écran l'impact des balles sur les victimes. Le sang existe bien au pays imaginaire, et pas uniquement sur les opposants. Peter pan en est la preuve. Durant son combat dans la grotte contre son éternel rival et « camarade de jeu », il est blessé et un petit filet rouge s'écoule de la griffure, tandis qu'un hématome sur son visage montre la violence des coups. Peter est bel et bien un humain. Le sang n'est pas le seul nouvel élément « choquant » de cette version. Ce que tous les autres réalisateurs avaient refusé de montrer jusqu'à présent apparaît : le moignon du capitaine sans son crochet.

Le mélange violence/humanité offre à la tragédie un magnifique terrain de développement, donnant à la fin du film une puissance jusque-là insoupçonnée. Le dernier combat opposant Peter et Crochet s'aventure dans d'intéressantes réflexions sur le conte. Apprenant la technique du vol grâce aux pensées heureuses et à la poudre de fée, Crochet se lance dans un ballet aérien permettant aux personnages de se retrouver sur un pied d'égalité. Il finit par comprendre ce qui obsède Peter quant à l'amour et la place des sentiments, l'effroi de l'âge adulte, son égoïsme et le côté malintentionné qui le consume. Peter Pan n'apparaît plus uniquement comme un petit garçon refusant de grandir, mais comme un personnage manipulateur, capricieux et désinvolte. Il veut garder Wendy, quitte à lui mentir sur les sentiments de ses parents et la faire souffrir. Crochet renvoie alors à Peter une image de lui qu'il déteste et le transforme en son propre ennemi. Les origines et les devenirs des personnages s'inversent : Peter deviendra peut-être un Crochet, qui lui-même était peut-être un Peter.

Enfin, le film développe un point qui avait totalement disparu des autres versions : la place de la sexualité et de la sensualité. Peter Pan acquiert, au contact des histoires de Wendy (assignée au rôle de mère), une fibre paternelle qu'il souhaite partager avec les enfants perdus.

Le film s'ouvre sur une image utilisée dans le livre : le coin d'une bouche maternelle où est posé un baiser inaccessible (celui de Peter ?) et auquel même M. Darling a renoncé. Wendy ne se doute pas que sa tante (une innovation de cette version) le voit poindre à la commissure de ses lèvres et conçoit mal la cohabitation de la jeune fille et de ses frères dans une même chambre. Voilà qui va créer le point de friction de ce début de film. Suite à la dispute que va engendrer cette remarque, Wendy va réaliser qu'elle n'est plus tout à fait une fillette et pas encore une femme. Cet éveil de la féminité la conduit à éprouver de tendres sentiments envers Peter. Son départ pour le pays imaginaire signe d'ailleurs une volonté d'indépendance vis-à-vis de ses parents. Cependant, cet amour unilatéral ne fait d'elle qu'une mère de substitution et une nouvelle camarade de jeux. Avec l'évolution du film, la proximité des corps se fait de façon plus évidente. Peter découvre ce qu'est un véritable baiser et y goûte à de multiples reprises, allant jusqu'à vivre, dans un moment d'extase, un « orgasme » dont le pays imaginaire entier va profiter. Wendy parvient à créer chez lui des sentiments « adultes ». C'est l'affection qui permet de faire la différence entre Crochet et Peter, donnant à ce dernier la victoire. L'un connaît l'amour, l'autre pas.

Cette tendresse naissante va développer chez la petite Clochette une jalousie excessive. Allant jusqu'à la tentative de meurtre, elle est bannie par Peter et devient une complice de Crochet. Le triangle amoureux, déjà présenté dans les autres films, est ici souligné pour montrer que Peter Pan n'est qu'une histoire de cœurs malheureux. Crochet et Clochette sont délaissés sentimentalement par Peter qui déserte, en outre, le terrain de jeu.

« Nous aussi, nous y sommes allés, et bien que nous n'y aborderons jamais plus, nous avons encore dans l'oreille le chant des vagues. »

Neverland est cet endroit où la plupart d'entre nous sommes passés, et dont les doux souvenirs relancent cette tendre nostalgie qui nous berce. Voilà ce que le film évoque et ravive à travers ses nombreuses qualités. Durant 113 minutes, le film ramène les spectateurs au pays imaginaire. Cette idée, c'était celle de Steven Spielberg qui tentait de reconduire Peter Banning vers Peter Pan. Cette version, grâce à une sensibilité visuelle exacerbée et à une représentation excessive du merveilleux, force l'éblouissement des yeux et fait voyager les petits comme les grands à travers les étoiles.

P.J. Hogan a su s'entourer de grands techniciens. La photographie, signée Donald McAlpine (Moulin rouge, Roméo + Juliet, Predator…), dans le même registre que celle de Moulin rouge de Baz Luhrmann, propose des couleurs contrastées et modulables (elles varient ou s'opposent dans le même plan, et permettent un traitement émotionnel de certains passages grâce à leur intensité…). Elles se transforment d'une séquence à l'autre, passant d'une extrême accentuation pour les moments les plus dramatiques à des tons pastels pour les plus légers et enfantins, et offrent au film un véritable moteur affectif.

Les décors, de Kerrie Brown (Babe 1 et 2, Mission : Impossible 2…), et la direction artistique signée Michelle McGahey (Star wars II: L'Attaque des clones, Matrix, Dark city…) mélangent les textures visuelles (entre images du réel et peintures), créant ainsi une sensation dépaysante, et plaçant par moments les personnages dans un dessin animé. La fée Clochette (Ludivine Sagnier) est d'ailleurs traitée comme un de ces personnages de cartoons où seuls les mimiques et les bruitages permettent le dialogue. Parfaitement bien géré, le personnage trouve une crédibilité inédite. Les nouvelles sirènes, visuellement irréprochables mais mortelles, comme selon leur réputation première (de dangereuses tentatrices), et le crocodile, également traité sur le mode du dessin animé, prennent un aspect inédit et réussi. L'interaction des personnages et des décors trahit cette volonté de conserver un imaginaire et un style visuel proche de celui des studios Disney. Toutes ces qualités réunies donnent évidemment naissance à un univers graphique extrêmement travaillé où les effets spéciaux ont une grande importance. ILM (la société appartenant à Georges Lucas) a effectué un travail colossal qui s'intègre parfaitement bien dans cet univers où, de toute façon, rien n'est réel.

Si tout n'est pas parfait (on pourrait reprocher un certain manque de personnalité), le film est un très bon divertissement qui trace un chemin vers le pays imaginaire : « La deuxième à droite et droit devant jusqu'au matin ! »



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La Rédaction14/10/2004 01:00 par La Rédaction

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