Mar adentro

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24 jan. 2005 Par Stéphane Argentin Star Rating 10

 

Si l'on considère le thème récurrent, conscient et pleinement assumé de la mort comme fil conducteur des œuvres précédentes d'Alejandro Amenábar (Tesis, Ouvre les yeux, Les Autres), il n'y a alors plus rien de très surprenant à ce que le jeune prodige espagnol se soit intéressé à l'histoire vraie de Ramón Sampedro, un tétraplégique qui lutta durant trente ans pour obtenir le droit de mourir dans la dignité. Pourtant, si ce thème de la mort est à nouveau bien présent dans le quatrième film d'Amenábar (le mot « mort » y est prononcé environ une fois toutes les cinq minutes), Mar adentro n'est aucunement une œuvre obsessionnelle sur le sujet ou militant en faveur de l'euthanasie, le cinéaste étant bien au-delà d'une telle propagande. Le film a beau soulever ce débat d'actualité, il est avant tout une invitation au rêve, au voyage, à l'évasion et, par-dessus tout, une véritable ode à la vie et à l'amour, deux thèmes finalement indissociables de celui de la mort.

En y regardant de plus près, les trois films précédents du réalisateur le conduisaient (inexorablement) vers ce Mar adentro. Tout d'abord son besoin d'aller au-delà des tabous sur la mort, de nos réactions face à elle, du désir de recevoir ou bien de provoquer celle-ci, à des fins libératoires dans le cas de l'euthanasie (Mar adentro) ou purement compulsives dans le cas des snuff movies (Tesis). Ce qui différencie les deux, c'est cette volonté d'Amenábar de ne jamais s'apitoyer sur le sort de cet homme et d'éviter toute forme de voyeurisme (la Ángela de Tesis, bien que terrifiée par les vidéos de snuff, éprouve un désir irrépressible de les regarder). C'est ainsi que la première fois que la caméra nous dévoile le corps quasi inerte de Ramón, elle le fait sans le moindre effet de style, le plus naturellement du monde, comme si les deux interlocuteurs en présence (le second étant l'avocate, Julia) n'avaient aucun signe physique distinctif. Ce n'est qu'au cours de cette première conversation que la véritable infirmité de Ramón nous est présentée au travers d'un flash-back en bordure de mer, par laquelle passera le récit à plusieurs reprises et pour diverses raisons.


En effet, pour s'émanciper de l'immobilité physique de son personnage principal, Amenábar a choisi d'opter pour l'évasion. Une évasion bien entendu imaginaire, tantôt aérienne, tantôt aquatique, où le corps n'a plus qu'à se laisser flotter, mais donnant lieu à des séquences ponctuelles d'un onirisme comme il a rarement été donné d'en voir au cinéma, et pourtant déjà entraperçues dans Ouvre les yeux (le final en chute libre). Ces scènes sont également l'occasion pour le cinéaste de démontrer (s'il en était encore besoin) toute sa maîtrise visuelle. Et si, pour des raisons d'impossibilité technique et financières, le cinéaste a dû patienter jusqu'à ce quatrième long métrage avant de pouvoir employer le Scope, le choix de ce format prend ici tout son sens. Il s'en sert en effet non seulement pour décupler l'intensité de ces scènes en apesanteur (le plan-séquence qui part de la maison pour se finir sur la plage est d'une portée telle qu'aucun qualificatif ne saurait le décrire), mais aussi pour mieux exposer le quotidien, en apparence si exigu visuellement, qui entoure Ramón (les deux tiers du film se déroulent dans sa chambre).


Ramón a beau vivre, depuis près de trante ans, cloîtré dans cette pièce et ce corps figés, ne pouvant s'en remettre qu'à son esprit et à son entourage pour subvenir à ses besoins quotidiens de liberté, cet enfermement spatial et charnel profite à Amenábar pour décupler le pouvoir des mots et des images, afin de transfigurer les deux autres thèmes que sont le désir de vivre et d'aimer dans lesquels le film puise toujours sa force. Car Mar adentro est tout sauf un film lacrymal, tout du moins à l'écran, où l'on pleure finalement très peu (presque pas). Et puisque Amenábar sait jouer, écrire et filmer avec beaucoup plus de cordes à son violon que n'en a un simple mélo (il est à la fois scénariste, réalisateur et compositeur de tous ses films), il s'appuie sur l'immense érudition, le sens de l'humour et cette intarissable envie de vivre et d'aimer du modèle réel aujourd'hui disparu qu'était Ramón pour nous livrer ce merveilleux voyage vers et par-delà la mort.

Alejandro Amenábar revient ainsi sur les multiples questions qu'il ne cesse de se poser et de nous poser par la même occasion : y a-t-il une vie après la mort (Les Autres), la mort est-elle la fin ou le début, peut-on revivre après la mort (Ouvre les yeux)…? Sans pour autant fournir des réponses bien tranchées, le cinéaste laisse le soin à chacun, à l'écran comme dans la salle, de donner son propre avis par le biais des différentes personnes, amis et famille, entourant Ramón. L'occasion pour Amenábar de diriger toute une ribambelle d'acteurs aussi naturels que justes, tout en filmant les corps et les visages avec une délicatesse prodigieuse. Et comment ne pas évoquer la performance tout simplement époustouflante de Javier Bardem, acteur aux trente-cinq printemps au moment du tournage, tout simplement méconnaissable sous les traits d'un Ramón de vingt ans son aîné après cinq heures de maquillage quotidien, qui n'a que ses yeux et son visage pour tout moyen d'expression corporelle ?

Ces restrictions physiques n'occultent en rien le charisme de cet homme, puisqu'elles lui permettront même (dans la version d'Amenábar, tout du moins) de s'octroyer le soutien de deux maîtresses qu'il saura non seulement aimer en retour, mais aussi écouter et faire rire. Car c'est bien entendu Ramón qui sera une fois de plus la source du lyrisme (bouleversants poèmes de bout en bout, dont celui d'un fils désiré impossible à procréer) et de la drôlerie (hilarante scène de téléphone arabe avec le père, Francisco) de Mar adentro. C'est ainsi que, au fil du temps, d'amusements en baisers, de poésies en évasions, Alejandro Amenábar livre ce portrait intemporel et immatériel où la part de réalité et de fiction se confondent jusqu'à l'ultime paradoxe final : mourir pour pouvoir enfin vivre. Le réalisateur réunit alors ces trois films précédents en un seul : le crépuscule coloré ou bien l'aurore boréale d'une vie selon que l'on décide d'y voir une fin ou un commencement (Ouvre les yeux), la lente agonie finale (la seule du film) en forme de délivrance filmée à l'aide d'une caméra amateur (Tesis), et enfin la liberté de choisir entre partir ou rester, entre la vie et la mort (Les Autres).


Avec ce quatrième film, Alejandro Amenábar réalise un véritable chef-d'œuvre, le summum d'une carrière déjà plus que prometteuse. En s'appuyant sur l'histoire vraie de Ramón Sampedro, le cinéaste espagnol nous livre une véritable parabole sur la vie, la mort, l'amour, le désir de liberté et d'évasion, une fable d'une préciosité édifiante où la rationalité et l'onirisme se mélangent avec une facilité déconcertante pour nous plonger « au loin, au plus profond » (traduction littérale du titre original espagnol) d'un bonheur cinématographique et humain comme il en existe bien peu.



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La Rédaction25/10/2004 01:00 par La Rédaction

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