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Critique
Edge of sanity (Dr. Jekyll et Mr. Hyde, USA-Fr., 1988), de Gérard Kikoïne, est un film surprenant et intéressant à plus d'un titre.
En tant que cinéaste de la pornographie, Kikoïne avait toujours été attiré par le thème inventé par le romancier anglais Robert Louis Stevenson : Jouir (Fr., 1978) et Bourgeoises et putes (Fr., 1981) racontaient déjà l'histoire de deux surs, une bonne possédée par la personnalité de la mauvaise, voire s'y substituant totalement par l'effet d'une obscure influence. On peut dire qu'il traite ici, dans le cadre d'un film traditionnel, le pur sujet dont il s'était approché régulièrement dans le genre X. Il y ajoute un autre thème récurrent du genre, celui du bordel comme lieu central de la déconstruction orgiaque du monde social normal. Thème très classique et souvent abordé par un Francis Leroi et tant d'autres, mais qui est ici bien intégré à l'action.

Comme nouveau jalon à la longue filmographie du roman de Stevenson, le scénario a l'originalité de conclure sur le triomphe de Hyde, à rebours de la tradition qui faisait en général mourir l'un et l'autre, l'un comme l'autre. Par ailleurs, on mélange ici allègrement deux thèmes distincts du cinéma fantastique : Jack l'éventreur d'une part, le Dr.Jekyll et Mr.Hyde de l'autre. Bien sûr, l'arrière-plan social et historique en est le même : le Londres victorien, son Whitechapel et ses prostituées vues comme proies, sa bourgeoisie charitable et élitiste.

Troisième originalité : l'introduction de la cocaïne comme moteur de l'intrigue. On sait qu'elle tenait une certaine place dans certains titres pornographiques de la filmographie kikoïnienne, et on ne s'étonne pas trop de la retrouver, mais ceux qui ignoraient cela auront cette surprise.

Anthony Perkins fut critiqué, le film aussi, lors de sa sortie à Paris le 19 juillet 1989, sous le titre d'exploitation sans surprise que l'on sait. On considérait qu'il s'agissait d'un pur produit commercial, vulgaire et de bas-étage, où l'acteur d'Hitchcock s'était compromis, et que tout le film était à l'image de son coproducteur, Harry Alan Tower bien connu des spécialistes de la filmogaphie de Jess Franco , un vestige du cinéma-bis qui jetait ses derniers feux. Mais il faut avouer qu'avec le temps, ce qu'il pouvait y avoir d'agaçant et de rebattu cède le pas à l'originalité esthétique de la réalisation et de l'interprétation. Ce film fantastique a une personnalité qui lui est propre, et le Hyde expressionniste de Perkins est intéressant dans ses options dramatiques, visuelles aussi. Certains plans sont très beaux : la scène sur la cheminée, le décor du bureau de Jekyll, ainsi que certains cauchemars. Et Glynis Barber est une madame Henry Jekyll très honorable qui en montre évidemment plus (Kikoïne oblige !) que Lana Turner dans la classique version de Victor Fleming, tournée en 1941 pour la MGM !

Bien sûr, tout cela a un parfum de fonctionnalité et de roublardise évidentes, mais c'est un parfum qui se dissipe à mesure que le temps passe, et qui peut à présent laisser découvrir une uvre à petit budget personnelle sous couvert de banalité, étrange sous son apparente efficacité commerciale cent fois vue, finalement parfois très belle et surprenante, parfois indiciblement ratée. Mais surtout, le film permet de mesurer la proximité flagrante de certains grands cinéastes pornographiques français avec le genre fantastique : entre le conte de fées et le cauchemar, le pont devait être franchi plus d'une fois et les fantômes venir à notre rencontre. Une pièce du catalogue MGM inégale mais déjà rare à placer dans l'enfer de votre DVDthèque !
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