Lettres d'Iwo Jima

Letters from Iwo Jima

VOTRE NOTE: HateStar RatingLove



02 fév. 2007 Par Julien Foussereau Star Rating 9

Á la vision de l'ouverture magistrale de Million Dollar Baby, il est permis d'imaginer une correspondance improbable entre Clint Eastwood et Terrence Malick dans la maîtrise du pouvoir immersif de la voix-off via le grand écran. Jamais de mémoire la voix chaude et désabusée de Morgan Freeman n'avait enveloppé le spectateur à l'intérieur du cadre depuis les interrogations des soldats de La Ligne Rouge. Comme si, alors, Malick lui avait répondu par une autre polyphonie d'un Nouveau Monde dans laquelle, suprême entorse au réalisme ambiant, une princesse indienne s'exprimait intérieurement dans la langue de Shakespeare. L'air de rien, Clint Eastwood semble lui avoir démontré par le flux nippon et raffiné de Ken Watanabe dans Lettres d'Iwo Jima qu'il est possible de réaliser une œuvre profondément ancrée dans une culture sensiblement différente de la sienne tout en restant fidèle à soi-même… jusqu'à perpétuer l'écriture de sa légende. Car Lettres d'Iwo Jima est appelé à devenir un des plus grands films de ce géant du cinéma en train de vivre la période la plus féconde de sa carrière.

L'âge d'or du film de guerre est largement dépassé et tout laisse à penser sur ce papier à lettre que l'on est en terrain connu avec cette histoire de fraternité guerrière et de sacrifice pour une cause jugée noble. Envisager Alamo dans le Pacifique serait tentant. Ce serait compter sans Eastwood qui évacue rapidement ces conventions en deux temps : il démarre d'abord l'immense flashback qu'est …Iwo Jima avec Saigo, première classe clamant fort que les yankees peuvent bien prendre cette île ; tout suspense est ensuite désamorcé puisque …Iwo Jima annonce clairement la couleur dès le départ : la chronique d'une défaite annoncée dont la seule issue sera la mort, qu'elle vienne des balles ennemies ou du suicide collectif à la grenade, qu'il soit désiré ou non…Eastwood ne tombe dans aucun piège manichéen ou réducteur, dresse des portraits d'une profonde humanité, à cent mille lieues de la propagande d'époque du combattant japonais barbare ; il va même jusqu'à convoquer des thèmes assez peu répandus dans le film de guerre, pourtant en phase avec une civilisation japonaise prise en étau entre collectif et individualité, modernité et tradition. Et la maestria avec laquelle il s'acquitte de cette lourde tâche impressionne et force le respect.

Á l'instar de Mémoires de nos pères, Eastwood nous fait basculer dans l'envers du décor. Seulement, là où le premier volet péchait par le manque de caractérisation du lead cast (à l'exception d'Ira Hayes), …Iwo Jima prend un soin considérable et nécessaire pour établir ce lien affectif avec ces morts en sursis. Mais n'allez surtout pas voir là une remise en cause du premier volet : antispectaculaire au possible, …Iwo Jima confirme la complémentarité des deux films au point d'approfondir Mémoires…et sa thématique de la déshumanisation de l'adversaire accompagnant la guerre moderne une fois que l'on a pris conscience après coup que les soldats nippons anonymes et planqués dans des boyaux creusés à même la roche ont désormais un visage, fatigué, affaibli par tant de labeur et de privation. D'une certaine façon, considérer les deux films comme les deux faces d'une même pièce serait une erreur. La meilleure analogie se rapprocherait plutôt du yin et du yang dans la mesure où leur imbrication est quasi parfaite.

Telle La Ligne rouge en moins contemplatif et plus individualiste, les deux films dépeignent incroyablement bien le caractère divisible et fusionnel d'un conflit, en séparant les morts des vivants, les vainqueurs des vaincus tout en les unissant de façon irréversible. Il faut, à ce titre, reconnaître la grandeur du travail effectué par Tom Stern : après la photo grisâtre de Mémoires…, il parvient comme rarement à approcher la frontière entre couleurs / noir et blanc (avec des noirs rappelant ceux de The Yards) pour mieux magnifier la souffrance de chacun au milieu des ténèbres comme dans les plus beaux Caravage. Ces moments intimes confèrent aux personnages une formidable vérité, notamment chez le lieutenant général Kuribayashi et le Baron Nishi (respectivement Ken Watanabe et Tsuyoshi Itara, exceptionnels comme le reste du casting), deux haut gradés japonais ayant vécu aux États-Unis et atterrés par l'obscurantisme littéralement suicidaire de l'État-Major. Ces deux hommes bouleversent par leur pleine conscience de l'inanité du sacrifice des plus petits afin de satisfaire la soif de sang des puissants idéologues tyranniques. On ajoutera que la fêlure de Kuribayashi entre la sèche résignation dont il fait preuve en public et son infini délicatesse en petit comité en fait un des personnages les plus beaux et complexes rencontrés depuis longtemps.

…Iwo Jima ne sera certainement pas le film de Clint Eastwood le plus facile à aimer. Il sera tout aussi difficile de ne pas reconnaître les immenses qualités d'une œuvre profondément humaine, célébrant la bravoure des soldats, des deux côtés du front. Les plus réceptifs retiendront le magnifique climax émotionnel du film : Nishi traduisant simultanément à ses hommes la lettre d'une mère américaine à son fils mort malgré les efforts de l'officier pour le sauver. Le caractère universel intrinsèque de la voix-off repasse en on sans perdre une once d'intensité. Comme ces soldats soudain conscients de l'humanité de leurs adversaires, comme ces pauvres hères n'ayant plus que les souvenirs d'une terre et d'une famille qu'ils ne reverront jamais, on ne peut qu'être dévasté. Très, très grand film.



LIENS SPONSORISES

PHOTOS DU FILM

  Voir le photo  

  Voir le photo  

  Voir le photo  

PLUS DE PHOTOS

PARTAGER

En parler sur Facebook Voter pour cet article sur Wikio



Tonton BDM :

Star Rating 9
“Lettres d’Iwo Jima” se démarque très nettement de son pendant américain “Mémoires de nos pères” dans sa volonté de rester sur l’île d’Iwo Jima afin de suivre les destins croisés de deux militaires japonais (l’un général, l’autre simple soldat), alors que le premier film suivait le retour au pays d’une poignée de soldats. Et contrairement [...]

Flavien Bellevue :

Star Rating 9

Stéphane Argentin :

Star Rating 9

Louisa Amara :

Star Rating 9

Julien Foussereau :

Star Rating 9

Ilan Ferry :

Star Rating 8

Vincent Julé :

Star Rating 8

Laurent Pécha :

Star Rating 8

Bruno Laurent :

Star Rating 7

Patrick Antona :

Star Rating 7

Sandy Gillet :

Star Rating 7


La Rédaction30/11/1999 01:00 par La Rédaction

Lettres d’Iwo Jima

Vous pouvez discuter ici du film Lettres d’Iwo Jima. Cliquez ici pour voir la page complète : http://www.ecranlarge.com/movies-details-3758.php LIRE LA SUITE

À ne pas manquer

Newsletter