Les Forçats de la gloire

Story of G.I. Joe

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05 fév. 2012 Par Francis Moury Star Rating 9

 

Wellman (1896-1975) s’était engagé durant la Première Guerre mondiale de 1914-1918 comme brancardier dans la Légion étrangère avant d’intégrer la célèbre « Escadrille Lafayette ». Il y fut blessé et décoré.

The Story of G.I. Joe qu’il tourne en 1945, environ un an après les faits réels dont il s’inspire, inaugure une idée qui sera par la suite souvent reprise par le film de guerre américain : montrer la guerre à travers le regard d’un journaliste. Les Bérêts verts de John Wayne la reprendra par exemple en 1968 d’une manière plus réflexive encore puisque le journaliste y est au départ hostile à l’intervention américaine et qu’il finit par s’y engager comme soldat, une fois convaincu de son bien-fondé. Le jeune homme qui s’engage dans le Platoon d’Oliver Stone n’est certes pas journaliste mais c’est un intellectuel qui s’engage volontairement afin de savoir de quoi il retourne : la démarche est proche. Citons encore le journaliste, devenu trafiquant de drogue par désespoir, qui prête au Marine joué par Nick Nolte un livre de Nietzsche dans le très beau Who'll Stop The Rain ? / Dog Soldiers [Les Guerriers de l'enfer] de Karel Reisz.  Bien sûr, dans le cas du film de Wellman, l’idée repose d’abord sur un fait : Ernie Pyle a réellement existé, célèbre au point que son nom était le plus gros sur l’affiche américaine du film. Et il est mort, ainsi qu’une partie des figurants soldats, assez peu de temps après le tournage, raison pour laquelle Wellman ne pouvait plus supporter de revoir Les Forçats de la gloire alors même qu'il le considérait comme son meilleur film. On comprend pourquoi Samuel Fuller, qui fut en somme un Ernie Pyle à sa manière, admirait The Story of G.I. Joe au point de déclarer que c’était le seul film de guerre « adulte et authentique » produit par Hollywood sur la seconde guerre mondiale. Fuller reprendra certaines idées de Wellman dans son génial Les Maraudeurs attaquent : les séquences de fatigue notamment, d’épuisement. Robert Aldrich, assistant de Wellman en 1945, s’inspirera de très près de l’attaque de l’église de San Pietro lorsqu’il réalisera  certains plans de son propre Attaque ! avec Jack Palance.

Sur le plan esthétique, le film demeure surprenant. On croit, dans le domaine du film de guerre, avoir tout vu. Mais on constate qu’un grand cinéaste est capable de renouveler le genre. On peut considérer que Wellman donne ici au film de guerre ce qu’un Roberto Rossellini lui donnera presque simultanément avec Païsa : en fait, il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’histoire du cinéma. Sadoul a tort, dans son Histoire du cinéma mondial, d’opposer Wellman et Rossellini en assurant que le second a réussi ce qu’avait simplement visé le premier. Deux courants esthétiques se disputent en effet constamment le genre : le documentarisme réaliste et l’expressionnisme, voire le baroque. Un film de guerre réussi emprunte en général un peu aux deux. C’est ici encore le cas : il y a même une ahurissante « atmosphère » de cinéma muet, presque allemande, dans la scène où l’épouse de Wellman jouant une infirmière, observe en gros plan clair-obscur très contrastés, son G.I. s’endormir épuisé, le soir de sa nuit de noce. On ne peut même pas dire que la scène « physique » de séduction d’une Italienne par un G.I. italo-américain soit artificielle par comparaison avec telle ou telle scène de Païsa puisqu’on sait à présent ce que Sadoul ignorait de toute évidence : probablement tout ce qu’on voit dans le film de Wellman est vrai, ou s’inspire de très près de faits réels. Le temps, en période de guerre, se rétrécit ou se dilate d’une manière inhabituelle : le temps des séquences de Wellman est minuté de manière à reproduire cette dilatation ou ce rétrécissement, et l’espace y est aussi découpé en fonction d’une appréhension subjective que seule un ancien combattant pouvait apprécier et reproduire. Cela dit, le réalisme existait avant Wellman : Les Croix de bois de Raymond Bernard, A l’Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone et bien d’autres le prouvent. Mais le réalisme de Wellman, réalisme revendiqué, méticuleusement préparé et organisé, doit être reconnu. Le formalisme s’y insinue parfois mais il est alors si intense qu’il laisse aussi des traces très lointaines : tel plan d’Hamburger Hill de John Irvin ou d’Apocalypse Now de Coppola provient peut-être de tel plan de La Gloire et la peur de Milestone qui lui-même provient peut-être de tel plan de Les Nus et les morts ou Le Cri de la victoire ou Aventures en Birmanie de Raoul Walsh qui lui-même provient de tel plan tourné par Fuller ou Wellman ou Aldrich.

Autre aspect intéressant : la modification apportée par le temps à la structure du casting et même du récit. Ce qui nous intéresse aujourd’hui n’est plus le Ernie Pyle composé (impeccable) par le grand comédien Burgess Meredith qu’on préfère plutôt en Satan dans La Sentinelle des maudits de Michael Winner. C’est tout au contraire le Lieutenant Walker composé par Robert Michum : tous deux sont montrés par Wellman comme des héros non-conventionnels, des anti-héros mais le premier nous semble vieilli dans son unilatéralité positive, para-christique (bien que l’intéressé, nous assure le livret, ait constamment refusé cette analogie pourtant évidente) alors que le second est toujours dramaturgiquement vivant, d’une vie presque paradigmatique. Robert Mitchum en lieutenant Walker, c’est déjà tel lieutenant de The Thin Red Line de Terrence Malick, du Platoon d’Oliver Stone, du Sentiers de la gloire de Kubrick, du Trop tard pour les héros ou du Attaque ! de Aldrich.

Dans la filmographie guerre de Wellman, The Story of G.I. Joe demeure supérieur à Bastogne mais on peut lui préférer le romantisme lyrique de Lafayette Escadrille. Subsistent quelques lacunes qu’il faudrait combler concernant sa vidéographie « guerre » en zone 2 PAL : Les Ailes [Wings] (1927), Les Commandos passent à l’attaque [Darby’s Rangers] (1957).



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La Rédaction20/02/2011 23:45 par La Rédaction

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