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Agents secrets
Critique
Ouverture : long plan-séquence débutant en orbite non géostationnaire au-dessus de la Terre pour s'achever sur le visage d'un homme, Eugène (Charles Berling), déclencheur des futurs évènements ou, plus spécifiquement, de la future opération secrète. Signée « Frédéric Schoendoerffer », cette entrée en matière correspond trait pour trait à celle de son précédent et premier long métrage, Scènes de crimes : plan-séquence le long des routes qui s'achève à l'intérieur de la chambre de la première victime avec laquelle débute l'enquête. Même constat avec Agents secrets, « seulement » le deuxième film du metteur en scène, et déjà les prémices d'un réalisateur qui aime à marquer son territoire d'entrée de jeu et à annoncer la couleur. L'intrigue va parler technologie (photos satellites à plusieurs reprises au cours du film), se dérouler aux quatre coins de l'Europe (continent clairement identifiable lors de cette plongée caméra d'ouverture), et surtout se focaliser sur les hommes derrière les secrets, les armes et le high-tech.

Les secrets qui vont être dévoilés ici ne sont pas tant d'État que la face cachée des agents eux-mêmes. Car derrière toutes ces missions ignorées ou bien camouflées aux yeux du public (et parfois même des agents), il y a avant tout des hommes et des femmes, des êtres humains qui, au milieu de pareils écrans de fumée, finissent à un moment ou un autre par ne plus trop savoir où ils en sont eux-mêmes. Toute la force et le poids d'Agents secrets repose précisément sur cette double authenticité. Fidèle au formidable travail de rigueur, de méticulosité et d'authenticité avec lequel il avait décrit l'univers de la police criminelle (interrogatoires, autopsies, recoupements d'indices ) dans Scènes de crimes, Frédéric Schoendoerffer s'est appliqué avec le même soin et l'aide de « personnes du milieu » à retranscrire le plus fidèlement possible à l'écran les véritables activités sur le terrain de ces agents de l'ombre (une telle préparation explique peut-être les cinq longues années séparant les deux films du réalisateur). Exit les villes à moitié ravagées suite au passage d'un tank, l'humour pince-sans-rire et les 90-60-90 sortant de l'eau dans leur bikini telle une pub pour shampoing, et atterrissant quelques minutes plus tard dans le lit après un petit détour au bar pour un cocktail. Les missions, ou plus particulièrement LA mission, aux forts relents d'affaire Rainbow Warrior, est précautionneusement orchestrée et répétée aussi bien d'un point de vue logistique et matériel (chambre d'hôtel, véhicules, armes ) qu'humain (les fameuses « couvertures »).

Mais à force d'endosser de multiples identités et ne jamais pouvoir révéler la leur à leurs amis et proches, quand ils en ont (Brisseau trinquant au « vrai » anniversaire de Lisa, elle-même plus très sûre de la date exacte), ces individus derrière les masques finissent par perdre pied ; un fantasme freudien formidablement illustré par les chutes libres du couple. Autre possibilité : que le masque s'effrite, et c'est alors l'humain qui craque, à l'image d'une Lisa fondant en larmes et qui, en l'espace de quelques secondes, se ressaisit tel un T-800 parvenu à trouver sa batterie de secours et à reprendre le chemin de sa mission. Car lorsque la machine dérape et qu'elle ne parvient plus à reprendre le contrôle d'elle-même, quelqu'un se chargera de lui rappeler ce pour quoi elle a été « programmée » : « Votre mission est d'obéir aux ordres », lance sèchement André Dussolier à un Vincent Cassel parti dans une vendetta personnelle, initiative bien entendu contraire au règlement, qui, exception à la règle, ne sera pas s'en rappeler un certain Permis de tuer, seul 007 en marge de la saga.

Des scènes d'actions, Agents secrets en contient bel et bien, mais peu, et plus dans l'intensité que dans la durée (une soixantaine de secondes chacune à tout casser), tel ce combat en vase clos à l'intérieur d'une voiture faisant écho à celui dans un ascenseur d'un certain John Mc Clane encadré de quatre malabars dans Une journée en enfer, ou encore ce combat à mains nues, rappelant celui dans l'appartement de La Mémoire dans la peau, autre fiction d'espionnage avec laquelle le film de Schoendoerffer a davantage d'affinités, et à laquelle il fait même un petit clin d'il via l'indémodable et incontournable « plan de disparition » derrière un véhicule en mouvement. En mouvement, la caméra s'y trouve d'ailleurs le plus souvent, puisque Agents secrets est filmé majoritairement avec une parfaite maîtrise et fluidité au steadycam, pour coller au plus près de l'humain et contraster ainsi avec le milieu dans lequel baignent ces agents. Deux scènes, presque dans la continuité, illustrent parfaitement cette dualité : l'échappée aquatique du couple Cassel-Bellucci sur fond de soleil couchant (rappelant celle tout aussi riche visuellement et symboliquement de Bienvenue à Gattaca), suivie de près par les eaux sombres, glaciales et « squalement » dangereuses de la mission. Deux scènes, un même milieu (marin et espionnage), pour deux situations antinomiques : deux êtres qui ne demanderaient pas mieux que de fuir vers l'horizon, laissant derrière eux leur costume et leur panoplie d'agent secret, et réintégrant enfin leur enveloppe humaine, enveloppes dans lesquelles se glisse à la perfection le couple Cassel-Bellucci, à la limite du « non-jeu ».

En plongeant ses Agents secrets dans une dimension plus réaliste du monde de l'espionnage, Frédéric Schoendoerffer confirme tout le bien que l'on pensait de lui après Scènes de crimes : celui d'un metteur en scène appliqué, méticuleux, rigoureux et consciencieux, avec toujours ce souci de l'humain derrière le métier traité. On attend à présent avec impatience sa prochaine cible professionnelle, en espérant seulement ne pas devoir patienter cinq ans pour la découvrir.
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