Cosmopolis

Cosmopolis




25 mai. 2012 Par Simon Riaux Star Rating 8

 

« Le problème avec les récits où tout peut arriver, c’est qu’il ne s’y passe rien » écrivait John Updike dans le New Yorker, au sujet du Cosmopolis de DeLillo, la phénoménale feuille de route du nouveau David Cronenberg. Semblable critique devrait être proférée à l'égard de la lourde cylindrée venue se garer en bout de Croisette, symptôme d'une incompréhension similaire, qui éclairera plus sur la valeur des contempteurs que celle de l'œuvre incriminée. En effet, le ride ralenti, tout de tact et de toc, que nous propose le cinéaste canadien n'entend pas raconter quoi que ce soit, ou si peu, son intention est le dévoilement du néant, la révélation du grand rien qui préside actuellement à la destinée d'un occident embarqué sur la route du progrès à tombeau ouvert.

Eric Paker est un jeune trader-banquier-self-made-man surdoué, qui passe le plus clair de son temps calfeutré dans une gigantesque limousine d'où il actionne par à coup le gouvernail d'une économie dématérialisée, amassant millions sur millions. Une coupe de cheveux pressante, la hausse du Yuan, un mouvement de protestation anarchisant, et une diffuse menace de mort vont bouleverser le simili-chaos confortable dont il se repaît d'ordinaire. Dès la lecture du synopsis (voire même l'annonce du projet), il semblait évident que Cronenberg adapterait le roman visionnaire et éponyme de DeLillo à la lettre, ce dernier ne pouvant guère supporter que la reproduction, ou la totale transformation. Cette dernière paraissait hors de portée d'un cinéaste que certains auront enterré trop vite, bien qu'il n'ait à l'évidence plus la hargne créatrice qui généra l'interconnecté Festin Nu.

Le long-métrage vient confirmer ce sentiment, en cela qu'il ne dévie jamais du texte originel, qu'il en recycle les dialogues quasiment mot pour mot. Une facilité, un constat d'échec, une absence de point de vue qui forment l'évidente limite de l'exercice. On pourra toutefois se féliciter de l'attitude du cinéaste, qui est aujourd'hui le seul capable de mener à bien semblable projet, de se porter garant de son contenu et de ce qu'il implique, là où le premier tâcheron venu en aurait extrait un thriller pataud, déraciné de son décor monolithique, le privant d'un dépouillement de façade trop anti-spectaculaire.

Car si tout paraît de toc dans Cosmopolis (l'émeute faiblarde emmenée par trois figurants, l'attentat contre le directeur du FMI), c'est justement car l'enjeu est ici de nous donner à voir les deux facettes du même dollar, dont la proximité révèlera finalement la dimension factice, la terrifiante compatibilité. Des anarchistes scandent la chute de l'ordre néo-libéral à coups de contre-sens proto-marxistes, Paker se découvre une attirance irrépressible pour un jogging humide au cours d'un très invasif examen prostatique, le financier tout puissant rejoindra finalement le hobo perclus de névroses stériles dans un dialogue de sourd où apparaîtra leur gémellité. Chaque personnage, chaque saynète nous le répète à l'envie : il n'y a plus rien à comprendre, les concepts sont depuis longtemps vidés de leur sens et s'annulent mutuellement. Nulle révolution, salut, ou hypothétique nouveau départ à attendre de ce constat nihiliste, ne reste que la chute d'un monde enivré par sa propre vitesse, et l'instant suspendu qui précédera l'impact. Vitesse moquée avec un cynisme certain par le réalisateur, qui refusera au récit et à son personnage principal la moindre accélération, cantonnés qu'ils sont dans un corbillard de luxe, dont la lenteur inexorable masque artificiellement la destination funeste.

Si l'on parle énormément dans Cosmopolis (le flot de paroles débité par les personnages est pour ainsi dire ininterrompu), ce n'est pas par paresse ou impuissance de l'image, mais bien parce que l'artiste entend prolonger, donner corps au texte de DeLillo, lui faire retrouver sa dimension absurde et éminemment comique. Car l'on rit beaucoup tout le long du métrage, pas de ces effusions sonores et rassurantes qui pouvaient accompagner le visionnage de plusieurs de ses précédents films, mais d'effusions intérieures, silencieuses, qui nous étreignent comme autant de blessures infimes et répétées. La chute de l'homme le plus puissant du monde écornera jusqu'aux logos, devenu abscons, épée retournée contre son porteur. L'humour du film place le spectateur non pas en adversaire ou contradictoire du protagoniste, mais à la place du chauffeur, rigolard et résigné. L'œuvre de Cronenberg se retrouve alors convoquée au gré des séquences, organisées comme autant de sketchs refusant toute montée en pression, comme si cette fin du monde était déjà survenue bien avant que nous n'en prenions conscience. Le cinéaste égraine ses obsessions, thèmes et tics de manière quasi exhaustive, en une morne ritournelle qui pourrait agacer par son apparente désincarnation, et malgré tout parfaitement cohérente. En effet, les spasmes de vie, de mort, attraction et répulsion tournent ici à vide, comme écrit plus haut, le but n'est plus de révéler ce qui change l'homme, de dévoiler les terrains d'expérimentations où il brûle de se précipiter, mais bien d'en constater la normalisation définitive, la perte de saveur irrémédiable dans un univers qui a théorisé l'affrontement de chacun contre tous, les a nivelé en un magma dont plus rien ne ressort ou n'est dissociable. Jusqu'à la patte de l'artiste, qui use de sa mise en scène comme un joueur professionnel abat ses cartes, avec mesure, précision, efficacité, avec l'esprit mais sans le cœur.

Le nouveau David Cronenberg n'est ni un aboutissement virtuose, ni une subversion carnassière. Il s'agit du film glacial d'un auteur dont la chair a viré au diaphane, à force d'épiphanies hémorragiques, et dont la mise en scène à la fois morte et vivante parvient à ne faire qu'un avec sa matrice, pour aboutir à une œuvre dont les atours déceptifs ne sont qu'un leurre. Le corps blafard et moite de Robert Pattinson ne doit pas nous leurrer, Cosmopolis est un appendice vivace, une prolongation essentielle de la prose à fragmentation de DeLillo, aussi difficile à apprécier que le vertige qui nous étreint en cet instant terminal où le sol se dérobe sous nos pieds.



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Nicolas Thys :

Star Rating 9
Une adaptation quasi parfaite du roman de Don DeLillo pour un film d’une subtile étrangeté sur un monde en décomposition et un homme déjà mort. Cronenberg revient fort !

Simon Riaux :

Star Rating 8
Cronenberg prouve avec brio qu’il n’a jamais fait autre chose que se mettre au service de récits mettant son cortex en ébullition. Du coup le nôtre frise la surchauffe, et devrait laisser sur le carreau les louangeurs hypocrites incapables d’assumer leur incompréhension d’une Å“uvre nécessaire.

Sandy Gillet :

Star Rating 7
Cronenberg ça ne se raconte pas, ça se vit (Copyright LP).

Stéphane Argentin :

Star Rating 4
De la branlette technologico - économico - socialo - philosophique qui donne bien vite mal au crane. Reste la musique et la mise en scène de Cronenberg. Mais ça ne suffit pas.

Laurent Pécha :

Star Rating 4
Le danger d’un film qui fait référence aux films du passé, c’est de nous rappeler à quel point ceux-ci étaient infiniment plus passionnants que celui que l’on découvre. Cet incroyablement bavard Cosmopolis en apporte la preuve parfaite.

Tonton BDM :

Star Rating 3
Un bon gros furoncle sur la filmo de David Cronenberg.

Patrick Antona :

Star Rating 3
Vu de la banquette arrière de la limo, cette parabole bien lourdingue de la fin du capitalisme est terriblement verbeuse et démontre que Cronenberg n’est plus cet auteur dérangeant qui faisait mouche là où on ne l’attendait pas.


julienspeville31/10/2012 16:02 par julienspeville

[SIZE=3][FONT=Calibri]Cela étonnera certainement plus d’un, mais malgré les diverses critiques négatives sur ce film, j’avoue l’avoir apprécié. Je trouve que David Cronenberg nous offre surtout sa vision des faits sur le capitalisme et celle-ci est plutôt intéressante, même si quelques fois elle parait complexe. D’ailleurs, je trouve que Pattinson nous [...] LIRE LA SUITE
tenia23/09/2012 20:27 par tenia

Il n’y a que Fast Company que je n’ai jamais vu. Ca doit franchement être mineur pour le coup. Je l’ai justement vu y a pas très longtemps, et disons que ça pourrait être fait par n’importe qui d’autre que ce serait pareil. C’est sympa, mais absolument mineur, tant dans son genre [...] LIRE LA SUITE
Tiamat23/09/2012 18:15 par Tiamat

Je vous trouve dur avec Spider, c’est plein de trouvailles visuels, ça s’inscrit totalement dans sa filmographie (le réel fantasmé, la femme-freak, etc…). M.Butterfly, je l’ai découvert cet été. Pourtant fan de Cronenberg, j’y suis allé à reculons, mais le résultat était franchement à la hauteur. Le début est correct et [...] LIRE LA SUITE

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