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Le Cimetière de la morale
Critique
Sorti à Paris le 23 avril 1980 avec cinq ans de retard, Le Cimetière de la morale de Kinji Fukasaku est un film-limite - adapté de faits réels - qui est aussi le chef-d'uvre absolu de son auteur. Fukasaku déclarait en 2001 que c'était « un de ses films préférés » mais on peut expliquer cette nuance de plusieurs manières : la prudence nous semble la première d'entre elles. Le film est doté d'une telle charge explosive et d'une telle virulence, le portrait qu'il dépeint en profondeur et avec tant d'amour est si particulier dans l'histoire du « yakuza-eiga » qu'il ne pouvait en être autrement. Bien sûr Fukasaku, nous répondra-t-on, pouvait tout bonnement aimer autant que Le Cimetière de la morale certains autres de ses films. Bien sûr. Mais nous privilégions cependant cette explication. Pourquoi ? D'abord parce que Ichikawa est à la fois un yakuza typique de l'après-guerre (un des sous-titres le dit expressément) mais aussi un marginal. Si bien que Le Cimetière de la morale synthétise l'ensemble des films de yakuza de Fukasaku décrivant cette période (même pré-générique « historique » en plans d'ensemble à valeur documentaire saisissante) mais en s'intéressant à un cas très particulier. En apparence. Car finalement Ichikawa échoue par volonté de perfection : il veut être un parfait yakuza mais montre trop de zèle. Par lui-même, il est idéaliste. Ses chefs n'ont cure de cet idéalisme : il gêne leurs affaires, introduit le désordre. Pourtant Ichikawa persévère. En vain. Dès lors, il se suicide peu à peu mais en prouvant tout au long de ce suicide à ses chefs qu'ils l'ont mal jugé fondamentalement et depuis le début. C'est lui qui incarne absolument, fondamentalement, les valeurs yakuza. Il les incarne mieux que ses chefs : tel est le paradoxe qui cause sa déchéance. Cette déchéance est filmée avec un mélange de romantisme tragique et de réalisme documentaire qui fonde sa violence révoltée. Au Japon, l'individu qui ne soumet pas à l'ordre hiérarchique est considéré comme fou : Fukasaku filme donc un fou mais un fou qui voulait cette hiérarchie et la voulait plus profondément que les autres. Il filme donc un pur parmi les impurs. Ce qui le place dans une situation lui-même délicate par rapport aux impurs en question et peut expliquer la nuance initiale de sa préférence. Mais fondamentalement, Le Cimetière de la morale exalte bien l'âme yakuza en la personne d'Ichikawa, yakuza-limite mais authentique et devenu légendaire. C'est évidemment ce qui fut parfaitement compris mais qu'on ne pouvait pardonner en France à la sortie du film puisque la majorité des critiques de cette époque était constituée d'anciens gauchistes. Puis la situation s'est renversée à la redécouverte en 2000 du cinéaste : on n'a plus rien compris et on a cru que Fukasaku exaltait la révolte brute contre l'ordre établi. Les deux attitudes s'expliquent mais elles ratent le sens du film autant l'une que l'autre.

« Film-limite » d'un « cinéaste-limite », ce film est en Occident dans une situation critique qui est à l'image de son personnage principal dans la société japonaise : maudit et incompris. Il est pourtant d'une beauté plastique raffinée poussant au maximum de ses possibilités dramatique ce qui a toujours fait la grandeur de Fukasaku. Inutile d'ajouter que la direction de la photographie, l'interprétation dans son ensemble, la musique, la direction de la photographie, la rigueur et la subtilité du scénario font corps avec l'intention initiale : le film est bien le tombeau esthétique d'Ichikawa. Il y avait un « Tombeau d'Edgar Poe » écrit par Mallarmé : il y a un « Tombeau d'Ichikawa » filmé par Fukasaku. Stricto sensu. Ajoutons encore une chose : le dernier plan du film n'a pas qu'une valeur narrative commode, resituant le contexte spatial. Il signifie que, quelque part, Ichikawa s'est sacrifié à un idéal dont l'efficacité a, de facto, permis la reconstruction économique de son pays, sa régénération morale et spirituelle. Il boucle la boucle avec les images misérables du début, celles qui expriment la fureur de Fukasaku face à la situation post-1945. Ichikawa s'est sacrifié, son sacrifice a abouti à ce dépassement : sa tombe conserve la mémoire de ce dépassement absolu. Pas d'admiration japonaise qui ne soit admiration de l'absolu.

En conclusion, disons qu'il y a deux possibilités pour le cinéphile découvrant l'uvre de Fukasaku : voir tous les Fukasaku distribués et visibles d'abord puis Le Cimetière de la morale en dernier. Ou bien commencer par celui-là. Nous vous laissons le choix : c'est le seul possible face à un tel chef-d'uvre. Par la suite, vous découvrirez qu'il est aussi possible de revoir le film des dizaines de fois et d'y trouver à chaque vision des éléments nouveaux tant sa richesse est grande, un signe qui ne trompe jamais.


