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Critique
Opération peur (Operazione paura,1966) de Mario Bava se situe à la charnière de l'âge d'or (1960-1971) de sa filmographie fantastique. Invisible en France jusqu'au début des années 1990, il faut se réjouir de son arrivée numérique car l'attente en valait la peine : le film est étonnant, même pour quelqu'un qui connaît bien le reste de son oeuvre. Toujours un peu en avance techniquement sur ses concurrents de l'époque, Bava teste d'étranges angles de prise de vue, des distorsions et des déformations sophistiquées, d'une manière parfois quasi-expérimentale et il les applique à un récit d'une extrême rigueur narrative. Unité de temps, d'action et presque de lieu puisque le confinement des décors donne l'irréelle impression que le village, le cimetière, la demeure de la baronne, sa crypte, les fragments de rues nocturnes sont au fond comme les pièces et les jardins d'un unique espace.

Le thème des morts voulant se venger des vivants en revenant les hanter est un thème classique de la mythologie primitive mondiale, puis de la littérature et du cinéma fantastique. Mais Bava y introduit une modification déterminante en renversant in extremis la dynamique d'un des personnages qui, de passif devient dangereusement actif. Du coup la révélation remet en question la dynamique antérieure, linéaire du récit qui se renverse dans les dernières minutes du film, introduisant la notion claire de la perversion. Elle était déjà à l'uvre par un autre moyen, d'emblée donné : la nécrophilie et le nécrosadisme, deux grandes constantes de Bava, cinéaste absolu de la mort, qui n'aura jamais parlé d'autre chose ou du moins d'autre chose qui ne soit pas en relation directe avec elle. Ce suspense est construit comme un crescendo dédoublé, puis dédoublé une seconde fois entre les trois figures féminines importantes du film. Il est porté par un montage fin, sophistiqué et une admirable musique.

Comme toujours chez Bava, la sorcière comme le médium sont des êtres tragiques, soumis au fatum antique, au destin. Elles en sont les voix, les instruments, les jouets parfois, forcément à double-face : terrifiées et terrifiantes. La régression, au sens psychanalytique du terme, est le terme qui résume le film et qui lui donne son plein sens. L'intelligence de Bava est donc totale, autant plastique que dramaturgie. Thématiquement, le thème de l'enfant comme « démon innocent » n'est pas spécifique à Bava et, même si on sait qu'il l'a traité plusieurs fois par la suite dans sa propre filmographie, ce n'est pas vraiment ce sujet-là qui l'intéresse ici, en dépit des apparences. C'est bien plutôt du côté des chefs-d'uvre fondateurs de sa première période qu'il faut se tourner si on veut saisir la qualité de celui-ci : Opération peur n'annonce pas tant certaines uvres postérieures qu'il n'accomplit certaines intuitions déjà centrales dans certains de ses chefs-d'uvre tournés de 1960 (Le Masque du démon) à 1963 (Les Trois visages de la peur + Le Corps et le fouet). Son titre lui-même renvoie à l'autopsie comme opération au moyen de laquelle une première clé du mystère est donnée mais qui ouvre du même coup les portes du cauchemar : jamais les interactions entre psychanalyse et mythologie (antique comme moderne) n'ont été peut-être davantage au centre explicite de son uvre qu'ici.
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