Lord of war

Lord of war




23 nov. 2005 Par Audrey Zeppegno Star Rating 8

 

Habitué à faire mouche dès les premières secondes (on se souvient de l'effeuillage précautionneux de peaux mortes, de cils, de poils et autres cartes mémoires génétiques qui servait de générique à Bienvenue à Gattaca) Andrew Niccol entame Lord of war en pistant la trajectoire mortifère d'une balle. Du moulage de l'acier à sa cargaison, de son fret à son port d'attache, de son chargement à son passage express dans la culasse du calibre approvisionné, de son tir à l'éclatement des matières grises du gamin qu'elle avait pour cible, la séquence hypnotise, l'effroi n'ayant d'égal que l'ironie de son traitement clinquant et chirurgical. Niccol n'aurait pu façonner meilleure vitrine à cette chronique sardonique d'un mercantilisme guerrier quotidien.

Émigré Ukrainien galérant dans le restau familial en attendant que le destin lui fasse risette, Yuri Orlov entrevoit le début du rêve yankee en revendant son premier flingue sous la table (un bon vieux Uzi). Pour celui qui sait s'arranger avec sa conscience, ce commerce relève du véritable jackpot. C'est bien simple, les statistiques garantissent la fortune ou la mort à tous ceux qui ont tenté leur chance dans cette voie : aujourd'hui près de 600 millions d'armes circulent à travers le monde. Un dixième de la population de notre chère et tendre planète est donc en mesure de faire la peau à qui lui chante en appuyant sur la détente. Ça fait froid dans le dos, et met du beurre dans les épinards de quelques je-m'en-foutiste de la paix, tel que celui qu'incarne Nicolas Cage dans ce film. Sa performance à lui, consiste à nous déstabiliser en avouant face caméra qu'il vise à ravitailler le pourcentage restant de pauvres bougres inoffensifs : « il y a plus de 550 millions d'armes dans le monde. Cela représente une personne sur douze armée. La seule question à se poser est de savoir comment armer les 11 autres. »

Les déclarations déconcertantes de cet acabit, Lord of war en est criblé (comme autres exemples : « La kalachnikov est le produit russe le plus exporté devant la vodka, le caviar et les écrivains suicidaires » ou encore « Je tue moins avec les armes que la bagnole et les cigarettes et moi, au moins, j'ai un cran de sûreté », « vous savez qui va hériter de la Terre. Ce sont les trafiquants d'armes parce que tous les autres seront occupés à s'entre-tuer »). Ces phrases chocs et savoureuses fusent, brûlent les écoutilles, et taraudent les esprits naïfs qui ignoreraient encore d'où proviennent les rifles qui permettent aux peuples des antipodes de s'entretuer en toute impunité. Wake up ! Yuri Orlov le déclare à tout bout de champ : « je fournis toutes les armées du monde, sauf l'armée du salut ». Le seul à qui le golden boy ne dévoile crûment les rouages de son gagne-pain licencieux, c'est l'agent d'Interpol incorruptible (Ethan Hawke) qui lui file le train… Ses parents ne sont pas dupes, bien qu'ils ne crèvent pas l'abcès. Son cadet se résout à bâillonner son idéaliste par l'appât du gain. Quant à sa femme, elle ignore un bon bout de temps les fondements de cette richesse qui l'a séduite, avant de soupçonner les zones d'ombres de son cher et tendre, et d'admettre ses propres faiblesses.

Ajoutez à cela le bagout de Cage, le culot de ses ruses lorsqu'il est à deux doigts de se faire pincer, le mordant de son hygiène de vie décadente, dont le premier commandement consiste à « ne jamais se faire descendre par sa propre marchandise », et vous obtiendrez un pamphlet exquis sur l'abjection. Petit bijou d'ambiguïté, Lord of war navigue entre l'ironie de son protagoniste et l'obscénité du marché au sein duquel il s'illustre, en écoulant son cash à mesure que les chargeurs qu‘il refourgue se vident. Cage se livre à un numéro de funambule sans filet de sécurité. Il a beau jouer le kakou de service, il n'est jamais à l'abri de sentir le goût du métal et de toucher le fond. On le sait, lui le sait, et Niccol orchestre sa descente en enfer.

Lorsqu'elle se gagne sans le moindre scrupule, la belle vie est encore plus éphémère qu'en temps normal. D'ailleurs, c'est au moment où le bagout de Yuri se met à flancher, que Lord of war ébranle le plus. Passé l'aspect un peu répétitif des filons du parfait trafiquant d'armes, ce sont ces déraillement qui donnent du corps à l'intrigue. À commencer par la performance émouvante de Jared Leto, dans le rôle du frère d'armes qui expie ses pêchés en se camant jusqu'à l'os, faute de pouvoir convaincre son aîné à prendre une retraite anticipée. Puis, viennent les errances de Cage, au gré d'un mirage vécu entre rêve et réalité, qui réserve l'un des moments les plus envoûtants du long métrage. De quoi mettre au pilori cette industrie qui s'enrichit alors que d'autres versent leur sang, et satisfaire ceux qui trouveront parfois l'esthétique de Niccol trop chiadée pour bien traiter son sujet.

S'ils semblent desservir le film, l'épate, la flambe, l'aspect calibré de Lord of war, font ressortir ce qu'il y a de froid et d'écoeurant dans toutes formes de nombrilisme. De là à rallier la revente d'armes au je-m'en-foutisme qui nous fait ignorer ceux qui meurent de froid à deux pâtés de maisons de notre home sweet home, il n'y a qu'un pas. Ça glace le sang et c'est tant mieux.



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