Un baquet de sang

A bucket of blood

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16 avr. 2010 Par Francis Moury Star Rating 8

 

Cette statuette existe presque autant que la pierre brute dont elle sort, mais plus du tout comme elle, comme un supplément à la Nature, un superflu, un luxe. Et ici on ne peut qu'évoquer Georges Bataille. Certes, il ne s'agit pas comme dans La Part maudite de richesses ou d'êtres humains que l'on sacrifie et qui, soustraits au circuit des échanges par leur consumation, accèdent enfin le temps du sacrifice à une sorte d'existence fulgurante, mais d'une chose créée de toutes pièces qui n'est pas rendue inutile comme la victime du fait qu'on l'a séparée et qu'on l'immole, mais qui est inutile par nature, faite en trop, et de ce fait nous donnant le sentiment obscur qu'elle aussi est à détruire et que son statut d'existant est de l'ordre du sursis, comme si le temps s'étant arrêté, la victime rituelle restait figée juste avant le coup, au sommet de la pyramide aztèque.

Dr. Francis Pasche, L'Art et le syndrome, R. F. P. année 1977 volume 3, éd. P.U.F., p. 473, repris in F. Pasche, Le Passé recomposé - Pensées, mythes, praxis, § VI, éd. P.U.F., coll. Le Fil rouge, Paris 1999, p. 245.

 

Sorti à Paris le 30 septembre 1970 au Studio de l'Étoile mais présenté en France dès la saison 1969 avec dix ans de retard, Un Baquet de sang (USA 1959) de Roger Corman fut tenu pour une simple comédie (selon Jacques Zimmer en 1969), pour une intelligente mise à jour parodique de la série classique des Mystery of the Wax Museum et autres House of Wax (selon Gérard Lenne en 1970) ou encore considéré comme prémonitoire de sa série Edgar Poe par certains aspects thématiques (selon Jean-Marie Sabatier en 1973). Il y a naturellement du vrai dans ces analyses et nous n'y reviendrons pas mais le film mérite cependant d'être considéré davantage tel qu'en lui-même.

 

Le thème de Un Baquet de sang est rien moins que celui de la création artistique. Le scénario ne va pas dans le sens d'une démystification de l'art comme Lenne a pu le penser. Les discours de Maxwell ne sont pas toujours creux ni bêtes ni intéressés : ils définissent parfois assez bien le fait que l'art soit la faculté presque magique d'ajouter à la nature existante un nouvel objet, une quasi-chose, absente en tant que chose, présente en tant qu'image suivant l'analyse classique de Sartre dans L'Imaginaire. C'est d'ailleurs cette faculté de puissance qui fascine Walter. Alors que les artistes du musée de cire, dans le film d'épouvante classique, veulent - et réussissent à - créer une nouvelle beauté d'une inquiétante étrangeté, en sacrifiant des êtres vivants, Walter n'obtient pour sa part que le pouvoir de créer un simulacre d'art. Et il ne l'obtient que par hasard. Sa création s'effectue certes aussi par le retrait des êtres vivants du monde naturel mais, littéralement, Walter ne crée rien. Les autres croient qu'il crée. Il en a conscience et ce malentendu dont il bénéficie sur le plan social, le laisse profondément insatisfait, et finalement désespéré. Il n'obtient d'ailleurs pas l'amour de la femme qu'il convoite : Carla, le meilleur rôle cormanien de l'actrice Barboura Morris. L'angoisse, la peur sourdent de cette méprise dont seul son employeur n'est progressivement plus victime mais qu'il refuse de dévoiler par intérêt. La révélation finale de sa duplicité criminelle provoque la catastrophe mais une catastrophe très intéressante puisque le suicide de Walter sublime l'acte final en le transformant. Walter, au lieu de s'annihiler simplement, devient son œuvre d'art la plus achevée, se façonnant en usant de la seule technique qu'il connaisse : la mort. Et ajoutant ainsi, in-extremis, un dernier simulacre de statue à son pseudo-catalogue posthume. Une statue pour laquelle il sera mort.

 

L'ironie noire du génial scénario de Charles B. Griffith, intelligemment filmé par Corman avec compréhension, sérieux, simplicité (le film bénéficie de son absence de moyen davantage qu'il n'en souffre, devenant une épure) soulève bien des questions fondamentales d'esthétique, et fournit accessoirement à l'acteur Dick Miller son rôle le plus célèbre, à juste titre car il est remarquable tout du long. Un Baquet de sang oscille entre comédie, film policier, et film fantastique d'une manière assez équilibrée mais régulièrement surprenante.

 

NB : outre cette vision de l'œuvre d'art à mi-chemin de Freud et de Georges Bataille, signalons celle constituée par une variation mythologique de l'utilisation de la mort pour produire de l'art dans la courte mais excellente bande-dessinée Les Statues de la peur, écrite par Archie Goodwin et dessinée par Eugene Colan, parue dans l'édition française du Creepy n°2, éd. Publicness, Paris 1969, pp. 43sq. Le fantastique ne cesse de réfléchir, d'une manière directe ou allusive, au mythe de la Gorgone lorsqu'il prend l'art pour sujet, annonçant les analyses les plus brillantes d'un Francis Pasche (Le Bouclier de Persée, in R.F.P.n°5-6, éd. P.U.F. Paris 1971, repris dans F. Pasche, Le Sens de la psychanalyse, éd. P.U.F., coll. Le Fil rouge, Paris 1988) et d'un Jean-Pierre Vernant (La Mort dans les yeux, éd. Hachette, Paris 1985) et de quelques autres.



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douze11227/12/2009 19:19 par douze112

C’est très bien, très amusant! Un regard caustique de Corman sur le petit monde des soi-disant Artistes… Dans le rôle principal, Dick Miller est excellent en sculpteur géniâââl par accident! (Dick Miller, c’est la “gueule” qu’on retrouve dans pas mal de petits rôles chez Dante) En plus ça dure seulement une heure; [...] LIRE LA SUITE
Le Gluon27/12/2009 19:15 par Le Gluon

C’est très bien, très amusant! Un regard caustique de Corman sur le petit monde des soi-disant Artistes… Dans le rôle principal, Dick Miller est excellent en sculpteur géniâââl par accident! (Dick Miller, c’est la “gueule” qu’on retrouve dans pas mal de petits rôles chez Dante) En plus ça dure seulement une heure; [...] LIRE LA SUITE
La Rédaction25/01/2009 03:16 par La Rédaction

Un baquet de sang

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