Casino Royale

Casino Royale




08 nov. 2006 Par Julien Foussereau Star Rating 8

 

Pour le mordu de Bond à la mode Sean, l'intégralité de l'ère Brosnan est facilement compressible en un adjectif : amer. GoldenEye (ou De l'utilité d'une gâchette gouvernementale dans un monde, certes débarrassé de la Guerre Froide mais pas plus stable pour autant) avait permis de remettre en selle un 007 que les années 80 avaient laissé exsangue. On voyait alors en Pierce Brosnan un descendant de Sean Connery. Hélas, le syndrome Roger Moore le rattrapa vite (oneliners Carambar, gadgets cache-misère, pépés neuneus, etc.), le point d'orgue étant Meurs un autre jour avec son Aston Martin invisible et « à nous deux la banquise ! » en kite surf… Il était donc temps de procéder à un dépoussiérage. Cela tombait bien, le projet Casino Royale, adaptation sérieuse du premier roman de Fleming, traînait dans les cartons avec pour idée de raconter le commencement de Bond.

Comment ce trentenaire a-t-il évolué vers le super espion froid, impitoyable et séducteur connu du monde entier ? Comment James Bond est-il devenu « Bond, James Bond ? » Voici le principal cahier des charges de Casino Royale, le retour aux bases originelles, les bases littéraires de Ian Fleming tout en évitant le plus possible de dérouter les fans de la première heure. Car, le prégénerique semble faire écho à la composition carnassière de Connery. C'est vrai et faux à la fois. Si l'acteur écossais restera à jamais associé à la naissance du mythe de l'agent secret, sa prestation tient surtout d'un regroupement d'influences issues pour la plupart de l'esprit raffiné de Terence Young, le réalisateur de Dr. No, Bons baisers de Russie et Opération Tonnerre. À l'annonce de Daniel Craig en tête d'affiche, les quolibets ont fusé de toutes parts : trop jeune, trop blond, pas assez beau. Or, Casino Royale confirme l'impression laissée par la article-details_c-trailers : son incarnation de l'agent 007, faite de brutalité quasi mécanique et d'arrogance glaciale, s'avère être la plus proche du matériau source.

Dans un sens, Martin Campbell, convoqué à nouveau après GoldenEye en tant que dynamiseur en chef, serait le manufacturier d'une mécanique robuste et Daniel Craig le détenteur des clés de contact. Seulement, là où Pierce Brosnan et son metteur en scène cavalaient de concert à une vitesse de croisière somme toute respectable, Daniel Craig déroule une vélocité proprement ahurissante dans la première heure, proche du surrégime pour Martin Campbell qui peine à le suivre. Entre deux sprints, sauts avec retournement à la réception, l'acteur imprime la pellicule de son magnétisme reptilien et impressionne par sa condition physique qu'il met à contribution dans le morceau de bravoure inaugural, la traque d'un artificier adepte de la haute voltige. Là, l'influence des jeux vidéo de plateformes s'intègre parfaitement à la tridimensionnalité de l'espace où ludisme se marie avec vertige et sidération (malgré un ou deux couacs de Stuart Baird dans le montage), un mariage d'autant plus remarquable de par la réduction drastique des effets numériques et le rendu efficace de la violence des coups portés. On n'avait pas tremblé pour Bond depuis des années.

Cette réussite dans la partie gros bras se voit malheureusement amoindrie dans la deuxième heure, le duel par cartes interposées entre 007 et Le Chiffre (plus proche de l'ordure des débuts que du mégalomaniaque généralisé par la suite) au Casino Royale en Serbie Monténégro. Campbell se montre nettement moins à l'aise dans l'art de la dissimulation et du bluff d'une partie de poker qu'embarqué dans un camion citerne, lancé à toute vitesse sur le tarmac de l'aéroport de Miami. Comme s'il était conscient de cette faiblesse, le réalisateur croit sûrement bien faire en alternant les pures séquences de poker avec les coups bas pendant les phases de relâche au cours desquelles le bon (le combat de la cage d'escalier) laisse peu à peu place au poussif. Martin Campbell aurait peut-être du regarder en détail Le Kid de Cincinnati…

Cette déception amène pour conséquence un étirement de l'intrigue qui n'en avait pas franchement besoin, au vu de la durée de Casino Royale (138 minutes avec le générique de fin), une impression renforcée par la romance entre Bond et Vesper Lynd traînant en longueur. La constatation de ce dernier point attriste dans la mesure où le marivaudage en mode fascination/répulsion se révèle des plus plaisants. Vesper Lynd, campée par la séduisante Eva Green, appartient à la trop rare catégorie des Bond Girls se plaçant au dessus du simple statut d'ornementation florale… Toutefois, ces déconvenues, manifestes, n'enlèvent en rien le plaisir que procure la vision de Casino Royale qui saura ravir le simple amateur de « Bonderies » comme le fan indécrottable qui prendra un malin plaisir à relever tous les clins d'oeils intertextuels éparpillés un peu partout (la chemise hawaïenne, le premier modèle Aston Martin, la sortie de l'eau de Bond calquée sur celle de Ursula Andress, etc.) Inégal, Casino Royale l'est certainement. Mais on ne peut enlever à ce 21eme épisode cette volonté de bousculer comme jamais les habitudes afin de retrouver une seconde jeunesse (même si l'on se serait volontiers passé de la soupe musicale de Chris Cornell en guise de générique...) Et avec cette bombe de charisme qu'est Daniel Craig, le chemin est déjà à moitié fait.



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