L'Armée des ombres

Armée des ombres (L')




17 mar. 2005 Par Erwan Desbois Star Rating 9

 

Rarement un titre aura aussi bien saisi le ton d'un film que L'armée des ombres, l'œuvre de mémoire de Jean-Pierre Melville sur la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous les personnages de résistants présents dans le récit sont en effet littéralement des ombres, comme si l'Occupation allemande avait transformé la France en champ de morts. L'ambiance du film est à ce titre saisissante. Melville a réduit au minimum la présence des couleurs, enveloppant ses personnages dans une lumière gris-bleutée blafarde qui donne l'impression de pouvoir s'éteindre à tout instant, et de ne laisser derrière elle qu'une obscurité totale et définitive. Les sons ont eux aussi été presque complètement étouffés : la musique n'intervient qu'en de très rares occasions, et la plupart des scènes se passent même de bruitages et de dialogues.

La mise en scène de Melville est à l'avenant de cette ambiance crépusculaire. Lorsqu'il s'attaque au tournage de L'armée des ombres en 1969, le réalisateur a atteint la quintessence de son art et maîtrise à la perfection l'épure formelle qui caractérise son style. Cette épure est ici poussée jusqu'à l'extrême, et fait de la caméra un témoin impassible, qui enregistre froidement les faits d'armes et les dilemmes moraux des personnages sans jamais glorifier ou juger ces derniers. Les mouvements de caméra sont réduits à la portion congrue, ce qui confère encore plus de force aux quelques travellings et zooms présents, qui sont autant de présages de mort d'une rare violence.

A l'image des tueurs à gages et des flics des autres films de la fin de carrière de Melville (dans sa filmographie, L'armée des ombres se situe entre Le samouraï et Le cercle rouge), les résistants vivent dans la pleine conscience de ce statut de morts en sursis. Leur engagement dans la lutte contre l'Allemagne nazie prend des allures de sacerdoce, en les forçant à abandonner leur identité et leurs liens familiaux – autrement dit, en les faisant disparaître avant l'heure. Même l'usage de la parole semble leur avoir été retiré : les briefings et les réflexions intimes des personnages sont presque toujours exprimés en voix-off, dont la sobriété et l'aspect posé créent une distanciation glaçante entre les héros et leurs actions, comme s'ils étaient devenus des fantômes séparés de leurs corps.

Repousser la mort de jour en jour jusqu'à ce que l'épuisement et le découragement vous rattrapent de façon définitive, telle semble être l'unique motivation des personnages de L'armée des ombres. Les missions qui rythment le film ne sont en effet jamais des actions de sabotage, mais uniquement des sauvetages de compagnons arrêtés par la Gestapo. Melville traite la Résistance du point de vue le plus humain qui soit, en se débarrassant presque entièrement de toute allusion au contexte politique – ce n'est d'ailleurs sûrement pas un hasard si la seule partie malhabile du film est celle située à Londres, loin du front et auprès des généraux, comme si Melville lui-même la traitait sans être convaincu de son importance dans la lutte des personnages. Ces derniers sont des hommes et des femmes solitaires mais solidaires, qui se battent pour maintenir en vie leurs idéaux (la liberté, l'honnêteté) et qui surpassent leurs limites non par orgueil mais car la situation l'exige. L'hésitation de Philippe Gerbier / Lino Ventura au moment de sauter en parachute pour retourner en France depuis Londres est la plus belle illustration de cet héroïsme quotidien et vital tant pour soi-même que pour les autres.

Tous les grands noms ayant participé au film, Lino Ventura et Simone Signoret en tête, ont su donner corps à ces personnages, dans des contre-emplois étonnants de retenue et d'intériorisation. Aucun rôle n'est plus important, plus flatteur ou plus protégé que les autres, et chacun d'entre eux aura à faire face au cours du film à la torture, à la trahison ou à la prise de décisions cruelles. En plaçant sur un même pied d'égalité tous les résistants qui apparaissent dans le film, l'épilogue et le générique de fin sont pour Melville l'occasion de rappeler, avec une mélancolie certaine, qu'ils sont tous battus comme un seul homme pour la plus noble des causes. Il leur rend ainsi le plus beau et le plus sobre des hommages.



LIENS SPONSORISES

PHOTOS DU FILM

  Voir le photo  

  Voir le photo  

  Voir le photo  

PLUS DE PHOTOS

CRITIQUES SPECTATEURS

TOUTES LES CRITIQUES

PARTAGER

En parler sur Facebook Voter pour cet article sur Wikio



Julien Foussereau :

Star Rating 10

Stéphane Argentin :

Star Rating 10

Sandy Gillet :

Star Rating 10

Laurent Pécha :

Star Rating 9

Patrick Antona :

Star Rating 9


Matthieu10/11/2008 23:48 par Matthieu

Chef d’oeuvre absolu du cinéma français. LIRE LA SUITE
La Rédaction30/11/1999 01:00 par La Rédaction

Armée des ombres (L’)

Vous pouvez discuter ici du film Armée des ombres (L’). Cliquez ici pour voir la page complète : http://www.ecranlarge.com/movies-details-1082.php LIRE LA SUITE

À ne pas manquer

Dossier Spielberg
Bazar Blu-ray
L'annuaire Blu-ray le plus complet du web
Ecran Large ouvre sa base de données

Newsletter