Critique : Gangs of Wasseypur - Part 2

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26 décembre 2012 - La Rédaction

Corne d'abondance filmique, Gangs of वासेपुर, distille une hécatombe désopilante. Ce divertissement euphorisant rivalise avec les péplums titanesques et les œuvres grandiloquentes.  Ces messieurs Leone, Scorsese, Coppola et Tarantino ont un prétendant pour leur succession. Anurag Kashyap retourne à ses gammes de prédilection avec le crime et nous ourdit un monument cinématographique de 5h20 ! Un récital de douilles volantes et de balles sifflantes donne le « la » à un ballet d'hémoglobine et de violence orchestré de main de maître!!!  A l'instar du bio-pic, Rakta Charitra (2010), goupillé par Ram Gopal Varma, Gangs of Wasseypur  a été réalisé sous la forme de deux films indépendants n'en formant qu'un. Les frileux pourront ainsi se délecter de ce découpage. Cependant, cette fresque vengeresse peut être aisément savourée en un seul bloc.  Le réalisateur ayant  le don de nous plonger dans un état de transe, le temps se dilapide avec fulgurance ! Face à cette expérience fleuve et outrageusement fascinante, appareillez mirettes, ouïes et méninges, Anurag Kashyap a fait des étincelles en engendrant une œuvre stratosphérique. Il redonne ses lettres de noblesse au cinéma commercial.

A l'est de l'Inde, le Bihar, a une renommée nationale. Vivier de gangsters ou patrie du kidnapping, les récits abondent et confèrent à cet Etat un label d'authenticité aux décors des thrillers politiques. Juste en dessous du Bihar,  une ancienne partie de ce fief, devenue l'état de Jharkhand, n'est pas en reste et compte bien avoir voix au chapitre. Inspiré des méfaits de la mafia et de la politique  d'un de ses districts, Zeishan Quadri (Definit), natif du village de Wasseypur, a concocté le scénario originel de ce projet. Gangs of Wasseypur  fait donc écho à de réelles affaires de corruptions et de meurtres en cascades. Anurag Kashyap n'hésite donc pas à recourir à des images d'archives en noir et blanc pour apporter véracité à son intrigue et la replacer dans son époque et son contexte. Narrée avec réalisme, cette saga traverse un arbre généalogique copieusement fourni en gangsters. Via trois générations, on y explore l'émergence d'une mafia familiale. Sur fond de guerres de gangs sanglantes, débutées en 1941 et se concluant en 2009,  se trame une dynamique sociopolitique. Anurag Kashyap s'évertue entre les mailles de son drame, à décrire et à raconter l'Inde à travers une étude sociale des plus savoureuses. Décadence humaine, bestialité ou pouvoir, la liste est longue ! Le film recèle de scènes cocasses, illustrant dans un premier temps, la violence telle un cercle vicieux et son passage de flambeau de génération en génération. La façon, dont le crime est conduit, évolue. On passe du brigandage à cheval aux bombes artisanales, pour terminer avec l'AK 47. De même, en filigrane, le film propose une double lecture où l'on assiste à l'arrivée des nouvelles technologies avec le frigo, les problèmes inhérents de pannes d'électricité ou encore l'évolution des mœurs (du mariage arrangé à la romance). Un des éléments récurrents reste, somme toute, la culture indienne et son imprégnation dans le quotidien des indiens.

Respectant la tradition orale indienne et du Bhojpuri, Gangs of Wasseypur,  compte un narrateur, tapi  en voix off. Celui-ci  fait tonner son timbre sporadiquement. Narré par l'un des protagonistes du film (Piyush Mishra / Nasir Ahmed), le long-métrage prend rapidement les accents de l'épopée du Mahabharata. La querelle des Kauravas et des Pandavas  rejoint celle du clan des Khan contre celui des Singh. La multiplicité des personnages et le genre se prêtent à des similitudes à l'instar de nombreuses œuvres indiennes. Néanmoins, l'analogie en reste là.  L'élément culturel incontournable reste le cinéma. D'une part, dans la forme, Anurag Kashyap reprend la quintessence du masala ou mélange des genres avec action, drame, romance et comédie.  D'autre-part, il imbrique le cinéma indien comme un personnage latent. L'influence de l'industrie du film en Inde dépasse l'entendement.   Ici, les protagonistes copient les modes vestimentaires des acteurs, reprennent leurs attitudes, tandis que les ruelles sont constellées d'affiches de films officiant telle une seconde peau. Le peuple respire et parle cinéma au quotidien. Groggy par celui-ci, Anurag Kashyap, dénonce la léthargie d'une nation vivant au rythme des films ou agglutinée à son poste de télévision.  L'opium de l'Inde ! Comme le dit un des personnages du film, il ne regarde plus de films car les gens se font berner. De même, le prologue de Gangs of Wasseypur, s'ouvre sur une télévision diffusant un soap indien. Le plan s'élargit et on découvre une famille hypnotisée par l'écran cathodique. Les références au cinéma ou à la télévision sont nombreuses et soulignent tour à tour une attirance et une répulsion du metteur en scène envers ces médias.

Anurag Kashyap s'affirme depuis ses débuts comme un réalisateur libre et sans concession. Une force indéniable !  Il délaisse ici le trash de Dev D et le cinéma guerilla de That Girl in Yellow Boots. Il garde le réalisme de ses réalisations passées tout comme le macabre et la violence. La présence de ses personnages est toujours aussi intense et son casting de comédiens est ici prodigieux. Gangs of Wasseypur part 1 narre la genèse du conflit. Ses interprètes Jaideep Ahlawat, Manoj Bajpai et Richa Chadda y dynamitent l'écran. Certes, le début de ce film risque de dérouter les spectateurs non habitués au cinéma indien par sa salve d'informations.  Ce polar, conté tel un western-curry, présente une narration alambiquée. Les ellipses et une multitude de personnages n'aidant guère à simplifier la tâche. Néanmoins, cela se décante et les pièces du puzzle s'assemblent. Cette première partie s'avère  être une mise en bouche. Gangs of Wasseypur part 2 prend toute son envergure avec faste et fracas. Nawazuddin Siddiqui y déploie l'ampleur de son talent en campant le stupéfiant, fils drogué de la dynastie des Khan. Nous retrouvant à l'époque contemporaine, avec un chamboulement dans la hiérarchie familiale, les ellipses persistent et rythment ce thriller. Mais, la dynamique du film, sa puissance et son originalité s'incarnent grâce à deux facteurs primordiaux : l'humour et la musique omniprésents.

Anurag Kashyap se révèle être un incroyable conteur ayant la dextérité de répandre un humour ravageur. Des dialogues ciselés, des trouvailles de mise en scène confèrent au film une aura comique. Une scène de filature prend ainsi une dimension lunaire. Les gangsters mettant à exécution leur plan, via téléphone interposé, se retrouvent à discuter cuisine en pleine poursuite. Dans une autre séquence, la chute d'un personnage meurtri, ravalant sa douleur,  s'accompagne d'une mélodie : quelques notes de guitare utilisées en contre-emploi. L'air musical transforme la nature angoissante et oppressante de la séquence. Une dimension comique et salvatrice habite ainsi le film. Les gangsters en sont réduits à une image de « pieds nickelés » offrant un spectacle jubilatoire ! Un miroir au reflet peu avantageux.

L'autre pépite de cette œuvre est incontestablement sa musique. Ajouté à un travail du son phénoménal, porté par des basses fulgurantes, les compositions de Sneha Khanwalkar brillent par  leur originalité. Un savant mélange d'instruments traditionnels, comme l'harmonium et le dholak, attribuant une touche classique, explose avec la rencontre de guitares électriques ou la combinaison de sons électros.  Et que dire des paroles ironiques des chansons. Une atmosphère insolite prend corps et ne quitte plus le film.

Anurag Kashyap est de la trempe des réalisateurs audacieux tel que le surprenant Vishal Bhardwaj (Ishqiya) ou le provoquant Bala (Naan Kadavul)! Il se révèle avec Gangs of Wasseypur en capturant magistralement l'humanité au beau milieu d'un carnage sanguinolent. Distraction passionnante, marquée par des excès et plans séquences, accommodée à la sauce Kashyap, c'est l'électrochoc assuré ! Ce conte épique, à la fois spectaculaire, drôle et volubile, captive de bout en bout. Gangs of Wasseypur est l'événement cinématographique de 2012 et déjà un classique du cinéma.

Marjolaine Gout

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