Critique : Patriotes (Les)

Date de sortie 01/06/1994 02h18 Titre original Patriotes (Les) Réalisé par Eric Rochant Avec Yvan Attal , Richard Masur , Yossi Banai , Nancy Allen , Bernard Le Coq , Hippolyte Girardot , Sandrine Kiberlain , Maurice Bénichou Genre Espionnage Nationalité -
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30/12/2005 - Critique Damien Vinjgaard

La France, berceau du meilleur film d'espionnage jamais écrit ? Plutôt étonnant d'autant que l'Hexagone est connu aux quatre coins du globe pour avoir brillé par l'absence de son service secret (la DGSE pour ceux qui ne le saurait pas). On voyait alors mal comment son cinéma pouvait s'approprier un genre dans lequel la CIA et le KGB sont les champions, et les plus grands auteurs, anglo-saxons (John Le Carré, juste pour le plaisir de citer le plus grand). En 1993, Eric Rochant réussit pourtant à pénétrer ce sanctuaire américain par la petite porte du portrait et ce jusqu'au coeur de la problématique du genre : l'engagement et ce qu'il implique comme conviction politique et philosophique.


Son point d'ancrage est Ariel, un français de religion juive qui part s'engager dans le Mossad en Israël et qui va peu à peu perdre sa foi en l'action. Son récit s'organise autour de la collision entre l'esprit d'aventure et la réalité politique. Pas étonnant alors que Rochant ait choisi un pays épicentre des problèmes géopolitiques modernes (l'Israël) tout en le vidant de son contenu réaliste (il n'est pas fait mention de la Palestine). La question n'est pas dans le traitement journalistique de cette situation mais dans les oscillations cinématographiques possibles qui existent entre James Bond et le vrai labeur d'espion. De la mécanique minable de la surveillance aux élans amoureux, du statisme de la caméra enfermé aux travellings lyriques pour s'échapper d'un milieu étouffant, toute la mise en scène joue au pendule entre action immobile mais réaliste (écoute, approche, manipulation) et la passion mouvante qui découle du fantasme de l'aventure (jeu de séduction façon Mata Hari, désir d'amitié avec l'Amérique). En gros, la réalité et les désirs d'aventure qui s'y heurtent.


Cette approche qui pousse le réalisme jusque dans les langues (le film est à voir absolument en version originale) redistribue alors une aura nouvelle à l'espion. Entre réalisme romancée et épique sobre, ils deviennent des manipulateurs de l'ombre, sans fard, ni paupière d'ailleurs puisqu'il sont constamment conscient que leurs agissements, s'ils ne provoquent pas de vagues politiques, sont destructeurs pour ceux qu'ils approchent. Des êtres froids, donc, qui abordent tout à chacun en s'appuyant sur leurs failles et leurs brèches psychologiques ce qui rapproche au passage le film d'Eric Rochant d'un autre grand film d'espionnage français (décidément), Dossier 51 de Michel Deville. C'est cette froideur qui va peu à peu miner l'esprit d'aventure d'Ariel, romantique qui se cache. La foi en la beauté de l'aventure et la croyance en son action va se heurter aux flots de mensonges, aux océans de manipulations. Le réalisateur ne fait jamais parler les flingues mais leur donne de la gueule et de la puissance ; il ne fait pas se battre les héros, mais les laisse encaisser les coups. Il donne a son film l'allure des plus grands sans pour autant utiliser les mêmes artifices.


Parfait dans son traitement populaire de l'espionnage - sans pour autant être populiste -, Eric Rochant ballade magnifiquement sa caméra. En grand large, il perd ses héros dans les rues israéliennes, françaises ou américaines réussissant le pari de ne pas développer une mise en scène franchouillarde. Avec ampleur et élégance, il raconte une histoire dense et imprégnante ce qui est maintenant assez rare dans le cinéma français. En cela le récit d'Eric Rochant est aussi une plongée entre deux cinémas. D'un côté le pur cinéma américain qui fascine par son aventure ouverte vers le monde, de l'autre le cinéma français d'auteur centré vers l'introspection. Autre oscillation qui donne au film un aspect fascinant de réussite d'auteur américain comme les films de Scorsese ou de Coppola le sont souvent. Comparable chef d'œuvre? Sans aucun doute.

Résumé

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