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Haine (La) Édition collector 10 ans - DVD
Haine (La), 1995
Test DVD - Haine (La) Édition collector 10 ans
Rédigé le 26 avr 2005 par
Erwan Desbois
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Avis son
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Test technique
Avec pas moins de trois disques pour son édition « collector 10ème anniversaire », La haine bénéficie d'un honneur inconnu pour un film français depuis Le pacte des loups. Un traitement de faveur qui trahit la condition réelle du film qui révéla Mathieu Kassovitz, à mi-chemin entre le pamphlet social et la fiction stylisée. Cette dualité, qui causera le ratage d'Assassin(s) (depuis lequel Kassovitz n'a réalisé que des longs-métrages virtuoses mais sans profondeur aucune), fonctionne dans La haine car le réalisateur ne s'y pose pas en donneur de leçons mais en simple témoin d'une situation explosive.

« Jusqu'ici, tout va bien » pour le mec qui tombe de cinquante étages, car ce n'est pas la chute qui est importante, mais l'atterrissage. La phrase-choc de La haine est devenue culte, au point d'être mise en exergue au démarrage de chacun des disques - manière efficace de nous replonger immédiatement dans l'atmosphère oppressante et désespérée du film. Pour coller au plus près de la réalité de son sujet, Kassovitz est allé tourner La haine dans la cité de Chanteloup-les-Vignes. Il s'est approprié avec virtuosité l'univers visuel de celle-ci, des appartements au commissariat, des salles de gym saccagées aux esplanades bétonnées. Cette omniprésence du décor, qui est toujours clairement identifiable en arrière-plan, fait de la cité le personnage principal du film. Du point de vue de Kassovitz, c'est aussi elle le vrai méchant de l'histoire, un ogre qui engloutit ses habitants dans les profondeurs de ses caves ou les écrase par la taille imposante de ses rangées de barres HLM.

Appliquant la méthode de l'Actor's Studio à toute l'équipe d'un film, Kassovitz et compagnie n'ont pas seulement tourné le film à Chanteloup-les-Vignes, ils y ont vécu. Cette « expérience » (il est malheureux d'avoir à utiliser un tel terme pour désigner le fait de déménager pendant quelques mois dans une banlieue difficile, mais c'est celui qui convient le mieux) est relatée longuement dans le documentaire consacré aux 10 ans de La haine, qui regroupe des interviews d'un nombre conséquent de participants du film : réalisateur, producteurs, acteurs, membres de l'équipe technique, attaché de presse... Réalisateur et acteurs nous y racontent comment ils ont vécu de l'intérieur l'univers des cités, son insécurité (ils se sont fait braquer leur appartement dès la première semaine en guise de « bizutage ») et surtout son isolement. Comme l'explique Vincent Cassel, il n'y a en effet littéralement rien à faire le week-end dans une cité, ce qui l'a très vite poussé à rentrer sur Paris le vendredi soir... pour découvrir en rentrant le lundi matin que des voitures avaient été brûlées ou des installations saccagées, par dépit et révolte face au sentiment d'enfermement qu'entraîne une telle désolation.

Ces témoignages sont appuyés par le court documentaire Coulisses du tournage, tourné dans l'appartement où logeaient Kassovitz, Cassel et les autres. Le reportage à Chanteloup-les-Vignes offre un autre point de vue sur le tournage : celui de deux résidents de la cité ayant participé au film, qui reviennent sur l'intégration de l'équipe à la vie de la cité par le biais d'anecdotes savoureuses. Ce reportage vaut aussi le coup d'il pour le regard porté par les deux hommes sur l'impact du film dans les banlieues, positif par certains aspects mais négatif par d'autres (certaines cités proches de Chanteloup-les-Vignes se sont ainsi mises à avoir « la haine » après la sortie du film).

Kassovitz, prodige de la caméra, utilise pour appuyer son propos une mise en scène volontairement très stylisée, voyante mais sans être envahissante. Le choix du noir et blanc lui permet d'accentuer la violence des lieux : avec sa photographie brûlée, qui réduit encore les nuances de gris, La haine n'est plus qu'une alternance de lumières aveuglantes et de gouffres d'obscurité, aboutissant à une vision hallucinée et cauchemardesque de la banlieue. L'image du DVD, identique à celle de la précédente édition, s'avère la plupart du temps à la hauteur des recherches visuelles de Kassovitz, grâce à un master sans défauts et à des clairs-obscurs superbement rendus. Seul l'encodage déçoit, puisque des effets de flou apparaissent régulièrement dans les arrière-plans ou lors de grands travellings. Le son participe également à la réalité « cinématographiquement modifiée » créée par le réalisateur. Le mixage 5.1 (Dolby Digital ou DTS) est particulièrement puissant et ample (les basses en particulier sont très sollicitées), à partir d'une bande-son qui n'utilise pourtant que des bruits de la vie de tous les jours : une simple mobylette (à 13min) ou le métro parisien (à 63min). Cette réussite est malheureusement quelque peu gâchée par un mixage déséquilibré, qui met exagérément en avant l'ambiance sonore au détriment des dialogues, trop souvent inaudibles - leur niveau sonore baisse de manière brutale, parfois au sein d'une même scène. Enfin, un point surprenant (mais sans être réellement gênant) : dans ses deux commentaires audio, Kassovitz insiste sur le fait que le son passe en mono lorsque Vinz, Saïd et Hubert arrivent à Paris ; hors le DVD reste mixé en 5.1 durant toute cette séquence.

« Jusqu'ici, tout va bien ». Malgré la violence avec laquelle Kassovitz dépeint la cité, voici le message transmis par la première partie du film, qui décrit un fragile équilibre menaçant de rompre à tout instant - surtout en ce lendemain d'émeutes déclenchées par des brutalités policières sur un jeune de la cité. Dans cette atmosphère délétère, on suit la journée presque banale faite d'ennui, de squat chez les potes, et d'embrouilles avec la police de trois jeunes : Vinz (Vincent Cassel), Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Koundé). Composé d'un blanc, d'un arabe et d'un noir, ce trio est certes emblématique mais jamais caricatural, grâce à l'urgence rageuse avec laquelle les acteurs se sont investis dans leurs rôles. Cette urgence se retrouve dans la mise en scène, qui colle au plus près des personnages. Les nombreux effets tape-à-l'il (ralentis, effets sonores assourdissants...) ne sont ainsi que le reflet de leur mal-être explosif et à fleur de peau, et sûrement pas un moyen trouvé par un jeune réalisateur pour se faire remarquer. D'une manière générale, la lucidité dont Kassovitz fait preuve vis-à-vis de son sujet est étonnante. Bien que son film soit placé du point de vue des jeunes, il parvient à conserver une certaine objectivité en évitant le piège du misérabilisme, qui se traduirait par une opposition caricaturale entre gentils jeunes et méchants flics.

Ce souci de vérité transparaît dans toutes les interventions du réalisateur rythmant les différents bonus, et en particulier dans les commentaires audio qui représentent les compléments les plus instructifs de par la qualité des intervenants. Dans son commentaire de l'édition de 1999 qui est repris ici, Mathieu Kassovitz parle avec une égale conviction du fond et de la forme de son oeuvre. Il expose de façon claire et passionnée une foule d'aspects techniques, qui couvrent toutes les étapes de la réalisation du film, expliquant par exemple de manière détaillée les secrets de réalisation de certains plans complexes ou volés ou parlant du mixage son évoqué plus haut. On apprend également que le choix du noir et blanc fut une évidence pour lui dès la phase de pré-production, bien que le film ait été tourné sur pellicule couleur pour répondre aux craintes du distributeur, Studio Canal. Les anecdotiques scènes coupées (pour la plupart des versions alternatives ou allongées de scènes présentes dans le film) permettent de se faire une idée de ce que donne La haine en couleurs : un film assurément moins puissant.

Kassovitz ne fais pas pour autant l'impasse sur le contexte du film. Il évoque ainsi avec beaucoup de justesse le cercle vicieux que représente la vie dans une cité, et remarque avec dépit que La haine n'a rien changé quant à cet état de fait. La même honnêteté et la même implication dans le film se ressentent dans le commentaire de Vincent Cassel. Si l'attitude un peu arrogante de ce dernier agace par moments, on ne peut rester de marbre lorsqu'il nous abreuve d'informations passionnantes sur l'intensité qu'il a mis dans sa préparation pour le rôle, ou encore sur l'atmosphère qui régnait lors du tournage, pleine de hargne et du désir de frapper les esprits. Seul le nouveau commentaire audio de Mathieu Kassovitz peut être laissé de côté : hormis lorsqu'il donne son avis (très pertinent) sur le récent succès de L'esquive aux Césars 2004, le réalisateur ne fait que répéter ce qu'il a déjà dit dans son premier commentaire.

« Jusqu'ici, tout va bien ». Cette maxime est mise à rude épreuve lors de la seconde moitié du récit, qui prend la forme d'une virée nocturne des trois héros dans Paris. Ils vont vivre au cours de cette nuit une succession d'évènements balançant entre l'incongruité et la tension, dans un mélange des genres qui rappelle After hours de Martin Scorsese. A une scène de torture qui met plus que mal à l'aise (lorsque Saïd et Hubert sont embarqués puis tabassés par les flics après avoir dérangé la tranquilité d'un immeuble des beaux quartiers) succède ainsi une séquence de pure comédie, lorsque les trois héros vont recevoir l'aide d'un ivrogne pour piquer une caisse afin de rentrer chez eux. Cet ivrogne est interprété par Vincent Lindon, l'un des nombreux noms célèbres à être venus prêter main forte au film le temps d'une scène : on retrouve ainsi Zinedine Soualem, Philippe Nahon, Karin Viard ou encore Benoît Magimel, ce dernier étant très, très loin de la classe qu'il dégage dans les derniers Chabrol.

On a donc affaire à un casting prestigieux (d'autant plus maintenant que les trois acteurs principaux sont devenus des stars), mais surtout terriblement efficace : tous les acteurs, jusqu'au plus petit rôle, apportent en effet à leur personnage une véracité et une énergie rares. Des performances que le supplément contenant des extraits du casting et des répétitions permet de découvrir à l'état brut, en plus d'essais de jeunes inconnus comme Gad Elmaleh ou Frédéric Diéfenthal. On se rend alors compte à quel point certains futurs protagonistes du film crèvent l'écran dès leur bout d'essai par leur présence et leur faculté à improviser. La présence à l'écran de tous ses talents, connus ou non, est une des clés de la réussite du film.

Après un accrochage avec une bande de skinheads qui prend pour eux des allures de catharsis, la fin du film fait revenir Vinz, Saïd et Hubert dans la cité pour un épilogue tragique, qui nous ramène sans ménagement à la réalité que le déroulement sans trop de heurts de cette journée à rebondissements nous avait fait oublier. À savoir que n'importe laquelle des embrouilles vécues par ces jeunes peut soudainement virer au drame. Car « l'important c'est pas la chute. C'est l'atterrissage ».

Celui du film fut triomphal, puisque La haine remporta le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes et le César du Meilleur Film. Si le document L'équipe du film au Festival de Cannes ne nous montre que la partie « strass et paillettes » de Cannes, le documentaire du dixième anniversaire revient longuement sur ces deux évènements et sur le phénomène de société que le film est devenu. La médiatisation soudaine qui a entouré celui-ci lors de son passage au Festival de Cannes fut une tribune extraordinaire pour toute la troupe. Kassovitz en particulier joua à fond le jeu de la provocation, au cours d'émissions de télé ou bien en refusant de se rendre à la cérémonie des Césars. Lorsqu'ils évoquent ce dernier point, et d'une manière plus générale l'éclatement de la bande après le film, les différents intervenants mettent le doigt sur ce qui fit en définitive la grandeur de La haine : l'association, le temps d'un film, de gens de provenances et de convictions hétérogènes pour faire passer un message, qui s'apparente dans le cas présent à un cri de révolte.
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