Lost Highway - Édition ultime - DVD
Lost Highway- REALISATEUR:David Lynch
- ACTEURS:Bill Pullman, Patricia Arquette, Balthazar Getty
- GENRE:Fantastique
- EDITEUR:MK2 éditions
- DATE DE SORTIE:23 novembre 2005
TEST TECHNIQUE
Avec Lost highway, voilà que MK2 se met à son tour aux éditions DVD auto-consacrées « ultimes » ! En n'ajoutant aux suppléments du précédent zone 2 qu'une interview de moins d'un quart d'heure de David Lynch et un livret papier, cette ressortie ne paye pourtant pas de mine au niveau du contenu – surtout par rapport aux multiples bonus annoncés dans les communiqués de presse successifs (entretien avec Angelo Badalamenti, concert de David Lynch...). Ce jugement hâtif ne tient cependant pas compte de la spécificité de Lost highway (et de la filmographie de Lynch en général), œuvre irréductible aux explications bassement concrètes et où le mystère l'emporte sur la solution. En poussant ce principe à l'extrême, la véritable édition ultime de ce film devrait même ne proposer aucun bonus…

On aurait cependant tort de se plaindre de pouvoir bénéficier d'une interview de David Lynch, tant le metteur en scène est avare en interventions de ce genre. Dans celle-ci, il ne dévoile évidemment rien des secrets de Lost highway mais s'attarde volontiers sur les idées à l'origine du film. Ces dernières furent aussi diverses qu'une histoire incroyable qui lui est réellement arrivée (le message anonyme à l'interphone « Dick Laurent is dead ») ou que l'affaire O.J. Simpson, qui le fit réfléchir aux mécanismes mentaux qui peuvent permettre à un homme de continuer à mener une existence normale après avoir commis un meurtre horrible.

Dans Lost highway, ce meurtre est celui d'une femme (Renee – Patricia Arquette) par son mari (Fred – Bill Pullman). De cet assassinat, on ne verra que des bribes, images trop fugaces pour qu'en ressorte autre chose que le rouge agressif du sang extrait de la chair déchiquetée. Car le sort funeste du couple semble écrit depuis longtemps – peut-être même depuis avant le début du film. Les premières scènes nous montrent en effet un Fred déjà rongé par la jalousie et impuissant devant l'évanescence de sa femme (fatale), qui n'hésite pas à le provoquer ouvertement : maquillée et habillée pour sortir et séduire, elle lui annonce droit dans les yeux qu'elle n'ira pas au club avec lui ce soir et préfère rester à la maison pour lire…

Les vidéos anonymes montrant l'extérieur puis l'intérieur de leur maison n'arrangent rien à la paranoïa ambiante, de même que la rencontre de Fred avec « l'Homme Mystère » (prénommé ainsi dans le générique du film), présent au même moment devant lui à une soirée mondaine… et au téléphone depuis sa propre maison. L'Homme Mystère, et sa demeure en marge du monde (une cabine sur pilotis au milieu du désert), est la personnification dans Lost highway d'une figure récurrente du cinéma de Lynch : cet univers parallèle qui semble observer et manipuler à loisir le notre – l'homme dans la Chambre Rouge de Twin Peaks : Fire walk with me, les membres du club Silenzio dans Mulholland Drive appartiennent à la même famille. De tous, l'Homme Mystère est toutefois le plus terrifiant, car son emprise sur le film dépasse le cadre du récit pour s'immiscer dans la conduite de celui-ci et dans sa mise en scène.

La caméra n'est en effet jamais neutre dans Lost highway. Elle se comporte plutôt comme une puissance supérieure, omniprésente et omnisciente, qui influe directement les évènements qu'elle ne devrait que rapporter – comme si Lost highway était un film dans le film sans qu'à aucun moment un zoom arrière ou un contre-champ ne nous montre le réalisateur au travail ou la salle de projection. Malicieuse, la caméra se joue des codes habituels de la mise en scène, en filmant les scènes selon des angles (plongée et contre-plongée extrêmes) et des mouvements (travellings et prises de vue à la grue parfaitement fluides) qui trahissent la présence constante de quelqu'un surveillant l'action. Terrifiante, elle modèle l'espace à sa convenance dans la maison de Fred et Renee : jamais nous n'en verrons suffisamment pour nous faire une idée d'ensemble de la disposition des pièces, d'autant plus indépendantes les unes des autres que les couloirs de la maison ressemblent à des trous noirs happant de façon irréversible les personnages. Le dénuement mobilier de l'ensemble (l'immense salon ne comprend par exemple qu'une télévision sans meuble ni câbles, un canapé et trois petits tableaux accrochés au mur) participe lui aussi à cet étouffant malaise, comme si même leur maison – traditionnellement symbole du bien-être et de la sécurité – était étrangère au couple.


Moqueuse enfin, cette « présence » s'amuse à commenter le destin des personnages en jouant sur les clichés (qu'il s'agisse de ceux du triangle amoureux ou du film noir, personne n'y échappe) ou en s'appuyant sur la musique pour dire de façon crue la vérité que les personnages n'osent regarder en face – « I'm deranged » ou « You want something you can never reach » sont certaines des paroles de chansons qui rythment la progression de Fred / Pete. Pete ? Oui, Pete, l'homme qui apparaît un jour en lieu et place de Fred dans la cellule où ce dernier était emprisonné après son crime. Agé de vingt ans de moins, Pete semble mener une vie complètement indépendante de celle de Fred, jusqu'à ce que les premiers parasitages se produisent : c'est tout d'abord un nom (celui de Dick Laurent) qui revient, puis un morceau de musique joué dans la première partie par Fred et entendu par la radio par Pete, et enfin… Renee elle-même, sous un autre nom (Alice) et une autre coiffure.

Les liens vont continuer à se tisser entre les deux récits jusqu'à ce qu'ils n'en fassent plus qu'un – jonction qui se réalisera dans le désert où réside l'Homme Mystère, désigné par Renee / Alice comme un « receleur » qui échange les vies et les objets de toutes sortes. De nombreuses interprétations sont possibles pour qui cherche à résoudre le mystère du récit schizophrénique de Lost highway. Les plus cinéphiles y verront un délire de condamné à mort qui revit sa vie comme une aventure hollywoodienne des années 50, entre film noir (la belle blonde à libérer de l'emprise d'un puissant truand) et mythe de James Dean (Pete a un look comparable à celui de l'idole, sans parler de la référence explicite à l'Observatoire, lieu culte de La Fureur de vivre) ; les adeptes de surnaturel en tireront pour leur part un récit d'univers parallèles, de passeurs et de vies démultipliées. Ces deux hypothèses (parmi d'autres – aucune n'étant par ailleurs entièrement satisfaisante) ont chacune leur part de vérité : la cinéphilie de Lynch est un fait avéré, de même que sa propension à ne jamais réellement tuer ses personnages. Du monstre de Elephant Man à Laura Palmer dans Twin Peaks : Fire walk with me, tous continuent en effet à exister d'une manière ou d'une autre, grâce au pouvoir absolu qu'a le metteur en scène sur son long-métrage et sur les personnages qu'il y place.

En plus de cette toute-puissance du réalisateur, une autre composante majeure du style lynchien est le fonctionnement du récit par scènes-clés et par idées éparses plutôt qu'en cherchant à suivre un fil directeur strict. Ce principe apparaît dans les propos du réalisateur au cours de l'entretien proposé en supplément, aussi bien dans sa description du scénario co-écrit avec le romancier Barry Gifford que lorsqu'il définit, dans la partie la plus passionnante de la discussion, sa conception du cinéma. L'assemblage de « quelques idées » qu'est le script se transforme pour lui à l'écran en une succession de « moments », d'éléments qui doivent être cohérents entre eux mais pas forcément selon des considérations de récit. Les bribes d'histoire(s), les personnages et les bouleversements visuels et sonores participent à part égale à la création d'un univers sensitif possédant ses propres règles, dont certaines restent indéterminées pour le spectateur – en particulier les degrés de réalité et de fantasmes.

Cet éclatement permanent de toute continuité spatiale et temporelle du film est au cœur de Lost highway et en fait un terrifiant film d'horreur. En ne montrant que des fragments désunis d'histoires, de lieux, voire de plans (on en revient au meurtre de Renee par Fred), et en nous refusant de cette manière tout repère, Lynch perpétue l'utilisation possible du cinéma dévoilée par les surréalistes (voir ou revoir à ce sujet Un chien andalou), à savoir un formidable révélateur de nos peurs les plus primaires : peur de la brutalité, peur du surnaturel, peur du noir… Lynch se démarque toutefois de ses illustres prédécesseurs en ne faisant pas de la femme une autre source de peur, mais l'unique oasis de pureté et d'extase de cet univers cauchemardesque – la magnifique scène d'amour dans le désert entre Alice et Pete, dont les corps nus et baignant dans une lumière d'une éclatante blancheur semblent hors du temps et hors du monde, en est la plus belle expression. La fin du film nous ramène néanmoins à la réalité : cette oasis reste inaccessible à l'homme, et c'est à nouveau une chanson (la superbe Song to the siren de Larry Beckett et Tim Buckley) qui se charge de le rappeler par ses paroles, « Did I dream you dreamed about me ? ». Et si c'était dans cette chanson (que l'on entend à trois reprises dans le long-métrage) que se cachait la vraie nature de Lost highway – un rêve dans un rêve ?

Zone 2 Acienne édition TF1 Vidéo

Zone 2 Nouvelle édition MK2
Comme les captures ci-dessus le montrent, cette scène d'amour est le meilleur révélateur de la différence de qualité d'image entre cette réédition et le précédent zone 2 sorti en 2001 chez TF1 Vidéo. Le gain se situe essentiellement au niveau du master, qui a été nettoyé de toutes ses impuretés et débarrassé de l'important grain qui représentait l'une des grandes nuisances de l'ancienne édition. On a désormais droit à une image au piqué remarquable, et qui a également gagné en contraste et en luminosité. Seul bémol, la compression n'est pas toujours optimale, avec la présence de fourmillements assez notables dans les arrière-plans au cours des scènes d'intérieur. Mais rappelons-le, à l'exception de ce point regrettable, l'image de cette ressortie se révèle excellente.

Zone 2 Acienne édition TF1 Vidéo

Zone 2 Nouvelle édition MK2

Zone 2 Acienne édition TF1 Vidéo

Zone 2 Nouvelle édition MK2
L'amélioration observée sur la configuration sonore est quant à elle un véritable bond de géant. Les pauvres pistes stéréo auxquelles l'on avait droit sont envoyées aux oubliettes et remplacées, en anglais comme en français, par des mixages Dolby Digital 5.1 qui restituent enfin à sa juste valeur l'ambiance sonore complexe et fascinante mise au point par David Lynch et qui fait partie intégrante du récit. L'ouverture du champ sonore est excellente, tout en restant très équilibrée entre les différents canaux. Les graves sont très sollicités et amplifient à merveille l'inquiétude sourde qui parcourt tout le film. La VO est à préférer pour deux raisons : la présence d'une piste DTS anglais qui rend l'expérience encore plus prenante ; et la piètre qualité du doublage français, qui donne à tous les personnages des voix dignes d'un mauvais thriller de seconde zone, cassant au passage une bonne partie de la magie du film.

En dehors de l'entretien sincère mais limité cité plus haut, le second disque ne propose que les bonus promotionnels de l'édition précédente : interviews du réalisateur et des acteurs réalisées sur le plateau, images du tournage et une featurette qui reprend des éléments des unes et des autres. Sans casser la baraque, les interviews se laissent tout de même regarder car elles donnent aux acteurs Bill Pullman, Patricia Arquette et Robert Loggia l'occasion de parler de l'expérience que représente la participation à un film de David Lynch – une participation purement passive, puisque seul ce dernier est en mesure de concevoir ce que sera le résultat final. Il est donc nécessaire de vouer une confiance absolue au cinéaste et à ses plans, et d'accepter de s'en remettre entièrement à ses décisions, chose que les trois comédiens avouent faire avec grand plaisir.

En définitive, la réelle plus-value de cette réédition se situe dans le livret qui l'accompagne. Rédigé par Guy Astic, le spécialiste français de Lynch, celui-ci donne trente clés sous la forme de bornes kilométriques jalonnant la Lost highway pour mieux appréhender le long-métrage, ses influences, ses thèmes sous-jacents, ses lignes de fuite. Ces clés ne mènent en aucun cas à une (hypothétique) résolution de l'énigme, mais elles nous guident dans la compréhension de la fascination extrême qu'exerce ce film. On recommande chaudement à ceux que cette lecture aura intéressé la passionnante étude Le purgatoire des sens, du même Guy Astic, dont le livret représente une sorte d'introduction puisqu'il en reprend les grandes lignes (et même certains paragraphes copiés-collés à l'identique).
CETTE EDITION
Emballage: Digipack
Duree: 135 min
Format d'image: 2.35:1
Type de disque: 2 DVD-9
Encodage: MPEG2
Disque standard: PAL
DISQUE 1
Entretien inédit avec David Lynch (14min15s)
Entretiens sur le tournage avec David Lynch, Bill Pullman, Patricia Arquette et Robert Loggia (15min40s)
Images du tournage (9min30s)
Featurette (7min)
Teaser et article-details_c-trailers
Captures
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02/04/2007 20:35 par La Rédaction
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