••• Louis Leterrier


02 fév 2005 Par Didier Verdurand


Avec les sorties de Danny the Dog et Le Transporteur 2, Louis Leterrier va vivre une année 2005 riche en émotion. Le poulain (31 ans) de Luc Besson, producteur et scénariste de Danny the Dog, nous a tout raconté avec enthousiasme sur son parcours atypique qui passe en ce moment par l'une des meilleures pièces de la filmographie de Jet Li.

Vous êtes né sur un plateau de cinéma !
Mon père écrit maintenant des livres mais il a été réalisateur (cf. Un roi sans divertissement, NDLR). Ma mère est créatrice de costume. Ado, j'étais attiré par la musique donc j'ai été batteur puis DJ, et je me suis assez vite rendu compte que le niveau intellectuel ne montait pas très haut, alors j'ai changé de direction pour aller vers le cinéma, me disant que j'aurais tout de même l'occasion de bosser avec des musiciens. Mon père avait à son actif des films du Splendid, et la critique, qui l'avait soutenu au début de sa carrière avec des œuvres plus intellos style nouvelle vague, se retournait assez violemment contre lui. Ensuite, quand il a fait de la télévision, la presse ciné lui a craché dessus. Quand il a voulu revenir au cinéma, on lui a dit qu'il était un réalisateur télé, et trop vieux. Bref, j'avais une bonne image du milieu et j'avais plutôt peur de me planter.

Première étape : les États-Unis.
J'ai commencé par beaucoup économiser pour aller dans une école de cinéma à New York, la NYU. Certains disent qu'elle est la meilleure au monde et c'est peut-être vrai car il y a énormément de pratique. On te met une caméra 16mm dés la première semaine dans les mains, tu prends des cours de comédie à la Actor's studio, tu fais du montage, tu peux être musicien...

La polyvalence est une grande qualité.
Exactement. Et nous avions des profs comme Oliver Stone, Martin Scorsese... Je me sentais bien à New York, un véritable centre culturel. Je pensais faire ma vie là-bas. En sortant à 22 ans de l'école, je n'ai pas commis l'erreur que font de nombreux diplômés qui pensent tout de suite pouvoir réaliser un film. J'ai commencé au plus bas, comme stagiaire, mais pas sur n'importe quelle production. Jean-Pierre Jeunet allait à Hollywood pour tourner Alien 4 et recherchait des bilingues.

Sympa le stage !
Grâce à quelques relations, j'ai été pris, mais traité comme les autres. Mon premier poste était de bloquer une porte d'accès au plateau ! Un jour, un assistant m'a dit de rentrer et de me mettre près du combo. C'était la première fois qu'on faisait du montage virtuel sur le tournage pour faire du compositing en temps réel. L'ayant appris à l'école, j'ai pu intervenir, surtout que, comme la technique était nouvelle, peu la connaissaient. Je suis ainsi rentré dans un cercle formé par Jeunet, Darius Kondji, Pitoff et Armelle Lavillier, la scripte. Je me rappelle qu'un dimanche matin nous étions allés – sans Darius – sur le terrain de basket pour découper la scène ensemble. Nous n'imaginions pas que Sigourney pourrait mettre le panier... Tous les soirs, je travaillais au milieu des aliens... Ce sont d'excellents souvenirs et j'ai tellement appris... J'étais considéré comme un petit frère car je ne la ramenais pas.

Vous avez enchaîné avec Restons groupés !
Comme second assistant. Je me suis surtout occupé des comédiens, ils étaient perdus. Tournage sympa pour un résultat sans prétention. Après, j'ai passé quelques mois en France pour créer une société américaine, ce qui donne le droit d'avoir un visa américain, donc j'ai pu retourner à New York, pour y galérer. Jusqu'au moment où ma mère commence Jeanne d'Arc avec Luc Besson et me dit qu'il cherche un troisième assistant.

L'aventure Besson commence.
Ma première réaction a été de rejeter l'idée de baisser en hiérarchie, et finalement, les noms prestigieux des talents sur ce film m'ont convaincu. Au début, j'apportais le thé à Besson, mais à force de thés, j'ai gagné sa confiance, donc il m'a donné des repérages à faire, des figurants à caster... Il avait remarqué que mon sens artistique était plus développé que chez d'autres, plus organisés. En effet, gamin, je jouais avec les figurines Star Wars et ma chambre a toujours été bordélique ! (Rires.)

Ensuite, une parenthèse dans la pub, toujours avec Besson.
J'avais suivi un assistant de Jeanne d'Arc embauché sur Astérix : Mission Cléopâtre. Expérience géniale, il y avait trop d'argent ! Ce que Claude Berri ne doit pas savoir, c'est qu'il y avait un budget fête, et j'étais DJ tous les soirs dans un cadre délirant au milieu des décors. Alain Chabat sait bien que pour conserver le moral des troupes il faut les amuser. Besson était venu une journée faire une caméra supplémentaire. Pendant que Chabat avait tourné deux plans, Luc et moi en avions mis une quarantaine en boîte. Il faut dire qu'avec Besson, quand ça tourne, ça n'arrête pas ! Il m'a donc rappelé pour faire des pubs en tant que premier assistant, mais honnêtement, quand tu assistes Besson, il n'y a rien à faire. Il arrive sur le plateau, les gens sont au garde-à-vous et les équipes sont parfaitement rôdées.

L'ambiance entre Luc et toi a-t-elle toujours été au beau fixe ?
Pour une pub L'Oréal, je lui propose un casting et il me dit que c'est de la merde, donc je lui en recherche un autre. Aïe ! Voyant que j'étais vexé, il me sort un scénario d'un tiroir, Le Transporteur, et me dit qu'un Chinois, Corey Yuen, allait le réaliser. Besson invente le poste d'assistant artistique et me le propose. Je devais mâcher le travail de Corey sans aller jusqu'à faire un plan de travail, trop complexe à faire pour moi. Depuis, je n'ai eu que du cul, je ne vois pas d'autre mot !…

On a vu pire, en effet.
… Déjà d'avoir été là au bon moment pour avoir ce boulot, ensuite parce que Corey avait pris du retard sur un film qu'il terminait et que j'ai dû faire seul toute la préparation, et enfin parce que, deux jours avant le début du tournage, Corey me dit qu'il ne peut pas commencer. Or il devait chorégraphier des scènes de combat dés le début. Le directeur de production me rassure et arrive le lundi. Je prépare un travelling contrarié, quand la voiture vient en marche arrière et la caméra dans le sens opposé. Corey arrive sur le plateau et me demande de dire « Moteur ! » Je m'exécute timidement... J'ai eu du mal à me lever les matins en me disant que j'étais le plus jeune de l'équipe, et pourtant réalisateur.


Certains ne l'ont pas accepté ?
Il y a eu des petits problèmes avec Jason Statham, au début. Il se demandait dans quel plan foireux il s'était embarqué et c'était un peu tendu. Je n'étais pas une grande gueule et je posais beaucoup de questions, normal pour une première réalisation ! Lui était jeune comédien et se posait des questions, il ne voulait pas d'une série Z !

Le résultat est pas mal du tout !
On apprend à être réalisateur dans une salle de montage, face à tous les déchets que tu as tournés, il faut apprendre à couper, etc. Besson aime des choses, d'autres moins, mais surtout Le Transporteur rencontre un réel succès. Il était le troisième succès français de l'année exporté derrière Amélie Poulain et Swimming Pool. À Hollywood, c'est le plus important.

Les propositions sont tombées du ciel ?
Tu n'es pas seul sur les coups. On te donne un scénario et tu écris une note d'intention. Il y a eu la suite de xXx, entre autres... J'aime le cinéma d'action, mais je préfère le cinéma d'aventures. J'aime bien les policiers mais je préfère les thrillers. Besson ayant remarqué pendant le montage du Transporteur que ce n'était pas vraiment le type de film que j'adorais, il me propose Danny the Dog, plus proche de mes aspirations artistiques. Je lis le scénario et je tombe sous le charme, malgré la fin, plus hollywoodienne, plus « steven seagalien » ! Il me semblait dommage de commencer en demi-teinte pour terminer en gros bourrin.

On peut dire à Besson que sa fin est mauvaise ?
Ça se passe mal avec certains réalisateurs quand ils ont trop peur de Besson. Moi aussi j'ai peur de Besson, il est comme Dark Vador, on sent sa présence dans une pièce, il y a une perturbation dans la Force ! (Rires.) Mais il est à l'écoute parce qu'il n'est pas con, donc je suis franc avec lui.

Quel est le budget de Danny the Dog ?
J'ai lu dans la presse 42 millions de dollars, mais c'est complètement faux. Ils comptent le salaire de Jet Li l'acteur, qui n'est rien puisqu'il est aussi coproducteur, les 5 millions de dollars habituels de Morgan Freeman par film mais il a baissé son salaire, 1 million de dollars pour Bob Hoskins, 1 autre pour moi... La réalité est autre. La production a eu des soucis financiers, et j'ai donné de ma poche. Sans compter ce qu'a gagné Morgan Freeman, je dirais que le budget est de 17 millions d'euros. Bien, mais pas énorme.


L'argent se voit à l'écran.
Il y a tellement d'argent gâché dans de grosses productions américaines... Il leur faut trois mecs pour visser une ampoule.

Et parfois assez d'argent pour un budget fête !
On n'en a pas eu sur Danny the Dog, en tout cas. (Rires.) On a travaillé avec Jet jusqu'à vingt heures par jour, alors la fête...

Cela te dérange qu'on dise du Transporteur 2 qu'il est un film de commande ?
Non. Encore une fois, Corey devait le réaliser et je n'ai eu que trois semaines de préparation, ce qui n'est rien, il aurait fallu quatre mois. J'avais accepté d'être producteur associé, juste pour donner mon avis de temps en temps, et je me suis retrouvé dans une situation qui me rappelait celle du premier ! Le tournage a été particulièrement éprouvant à Miami l'été dernier, en pleines intempéries. Étant désormais plus connu que Corey, je suis pour le moment officiellement le seul metteur en scène du Transporteur 2, mais on se dirige vers une cosignature. Pour répondre à la question, je dirais qu'il y a les films POUR Besson, et les autres AVEC Besson.

D'autres ont fait largement pire pour Besson...
Je me bats pour avoir ce que je veux, même si cela ne lui plaît pas. Je me suis notamment battu pour l'étalonnage de Danny the Dog... Quand un producteur d'Europa, la société de production et distribution de Besson, dit « stop », certains s'écrasent. Moi, non, même s'il ne me donne pas l'argent dont j'ai besoin pour réaliser ce que j'ai en tête. Je me différencie aussi des autres réalisateurs catégorisés Europa avec les films que je regarde, mes références ne sont pas les mêmes. Je purge à droite à gauche, je ne suis pas le meilleur réalisateur du monde ! Je m'inspire du travail des autres aussi, je regarde en temps normal un ou deux films par jour.

Pour avoir Massive Attack comme musique originale, Besson décroche le téléphone ?
Au contraire, sinon les mecs demandent trop d'argent ! En plus, c'est con et un peu de sa faute, mais Besson a plutôt mauvaise réputation, tu ne peux pas dire après Yamakasi que Besson est un gage de qualité. Avant de réclamer les talents de Massive Attack, je me suis dirigé vers ce qui m'apparaissait plus abordable. Les Chemical Brothers, dégoutés à vie d'avoir refusé Fight club, refusent depuis toute proposition. Liam Howlett de Prodigy est trop compliqué... J'ai demandé au responsable de la musique chez Europa de contacter le manager de Massive Attack. Il lui a envoyé un promoreel de neuf minutes monté pour Cannes, axé sur la baston, pour trouver un distributeur américain, mais cela présageait aussi des atmosphères intéressantes qui les ont attirés. Le noyau de Massive Attack a désiré me rencontrer.

Le contact est passé entre mixeurs ?
Leurs trips sont la musique, le cinéma et les comic books, et nous partagions les mêmes goûts. Je leur ai fait découvrir Irréversible, mon film préféré de 2002. Ils sont très humbles et nous avons passé un excellent week-end. À la fin, au moment de me dire au revoir, ils m'ont demandé quand on commençait. Ils ont apprécié de travailler avec un réalisateur et un monteur son qui n'avaient pas un ego surdimensionné, prêts à les guider pour écrire avec une image. C'est la première fois que le spectateur écoutera du Massive Attack écrit pour du 5.1.

Le collier de Danny est trés réussi.
Dans le scénario, les descriptions étaient vagues. Je ne voulais pas qu'il soit d'aspect futuriste. C'est en voyant une chaussure de ski que j'ai pensé qu'il fallait un système d'ouverture et de fermeture dans le même genre, amélioré, avec ce côté impulsif grâce au bruit qui réveille Danny. Olivier Bériot l'a remarquablement designé.

Il faut le commercialiser !
Pourquoi pas, on vendrait des Collectors dans la boutique Album à Paris ! Il en existe deux vieux et un neuf. J'en ai gardé un vieux, l'original.

La scène de combat dans les toilettes est la meilleure de Danny the Dog !
Yuen Woo-ping, des Matrix, l'a chorégraphiée. Je voulais une scène dans la catégorie « jamais vu ». Schwarzenegger en avait fait une du même genre dans un Terminator, mais Arnold ne sait pas se battre comme Jet Li. Nous avons fait quatre prises, l'adversaire de Jet était blème à la fin de chaque, il donnait tout ce qu'il avait. J'aime bien l'idée d'avoir une scène mémorable dans chaque film. Dans Le Transporteur 2, faites attention aux avions...

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Autoportraits de Louis Leterrier (et d'une partie d'un lustre du Plaza dans la photo du haut).

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La Rédaction02/02/2005 12:21 par La Rédaction

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