Frédéric Ansart de Lessan (M6 Vidéo)


22 juil 2007 | par Sandy GilletSandy Gillet

Nous continuons avec Frédéric Ansart de Lessan, Directeur chez M6 Vidéo, notre tournée des éditeurs qui comptent au sein d'un marché où le DVD qui fête donc cette année son dixième anniversaire, voit sa position dominante fragilisée par l'arrivée de la VOD et des supports HD accentuée par le recul manifeste de ses ventes depuis plusieurs semestres. État des lieux donc auprès d'un éditeur atypique qui veut s'affirmer sur le segment des films de patrimoine auprès du grand public.

 

 

Commençons par un petit historique de Frederic Ansart de Lessan avant M6 Vidéo.

J'ai été successivement responsable vidéo du groupe Virgin Mégastore où j'ai notamment lancé le DVD puis j'ai été en charge du développement sur les produits culturels au sein de l'enseigne Boulanger (groupe Auchan) : il fallait trouver le bon modèle économique pour ces produits implantés dans des magasins blanc-brun-gris, qui n'appartenaient pas à la « culture » de l'enseigne. Avant mon entrée chez  SND/M6 Vidéo en septembre 2001 j'avais donc un background plutôt acheteur, category manager et une bonne compréhension des aspects merchandising, logistiques et marketing de l'offre. D'une façon plus générale M6 Vidéo est un département de SND, qui est la structure d'acquisition et de vente de droits, de distribution salles et d'édition du Groupe M6.

 

 

Depuis quand Warner Home Vidéo distribue t'il vos titres ?

Depuis 2002, après plusieurs années passées avec GCTHV (pour Gaumont Columbia Tristar Home Video. Ndlr). Warner distribue essentiellement nos films de cinéma et nos séries TV. Tout ce qui est spectacles, humoristes, musique est distribué par Sony BMG. Nous avons aussi quelques distributeurs ultra-spécialisés sur les petits prix ou le documentaire par exemple.

 

Ce que vous voulez dire c'est que Warner ne référence pas tous vos titres...

On s'adapte en fait à la synergie des catalogues. Nos humoristes sont chez Sony BMG parce qu'ils ont un fond humour qui peut générer des opérations commerciales en seconde vie intéressantes pour nous. Mais sur 600 références on doit bien avoir ¾ de nos produits actifs chez Warner. On a ainsi une distribution segmentée mais qui est optimisée car on ne peut pas tout mettre chez un seul distributeur qui devant l'affluence et donc l'embouteillage des titres sur le marché sera confronté à davantage de difficultés pour référencer les titres les plus « pointus ».

 

Quelles sont du coup en terme de sorties les grandes étapes pour M6 Vidéo depuis 2001 ?

L'acte fondateur pour la structure fut l'acquisition tous droits (achat des droits cinéma, vidéo et télé. Ndlr) de Gangs of New York qui fut un joli succès en DVD avec plus de 350 000 unités vendues. Puis on est encore monté en puissance avec des films tels que Mr et Mrs Smith, Lord of War, Asterix et les Vikings, les Underworld... Aujourd'hui nous sortons en salles une vingtaine de films par an. Au niveau de l'antenne on a eu aussi des programmes forts avec Camera café, Kaamelott, Un,dos,tres, Le Pire du Morning Live... Nous avons aussi racheté des catalogues comme H2F (ex Film Office. Ndlr) ou SNC qui comportent entre 300 et 400 films de patrimoine français et italiens des années 30 à 80 où l'on peut trouver des perles comme Les visiteurs du soir, la série des Gendarmes, Orphée, L'éternel retour...

 

 

 L'édition prestige de Gangs of New York

 


 
Le fait d'être arrivé à maturité plus tard conjugué à cette montée en puissance progressive que vous venez de me décrire vous a certainement protégé des répercussions négatives quant au tassement général des ventes constaté depuis deux ans sur le marché de la vidéo.

On ne l'a pas trop senti effectivement jusqu'à cette année. La progression 2005/2006 est à ce titre très forte puisque l'on a du faire 50% de plus sur un marché qui était déjà en baisse. Les raisons en sont simples : un line-up fort jusqu'à fin 2006 et un catalogue en constante augmentation qui nous permettait de compenser la baisse des ventes sur chaque Nouveauté. Cette année c'est en effet un peu plus dur car on un line-up de films sorti en salles un peu moins fort. On sortait aussi pas mal de « direct to vidéo » qui aujourd'hui ne sont plus rentabilisés du fait de la forte baisse du marché locatif.

De fait on est un peu plus vigilant sur les coûts. Ceci dit, on va continuer à créer de belles éditions comme ce que l'on a déjà fait avec les Gabin (sur le label SNC, M6 vidéo a en effet sorti entre autres films avec Gabin La Horse, Maria Chapdelaine, La bandera... Ndlr) ou encore la collection Beineix, mais il est clair qu'en temps de vaches maigres, on a de plus en plus de difficultés à justifier des dépenses importantes pour des raisons d'image. Mais il fallait le faire pour se crédibiliser sur un segment de produits (les films d'auteur et de patrimoine) sur lequel nous étions peu légitimes au départ. On a depuis montré que l'on était à la hauteur des spécialistes en la matière.

 

Avez-vous fait évoluer votre politique tarifaire pour vous adapter à ce tassement ?

On est comme tout le monde, on a une politique qui est dans le marché. On intègre nos titres en deuxième vie et troisième vie au sein des collections Warner, donc nos tarifs sont peu ou prou conformes à la politique commerciale de notre distributeur. Mais on est plutôt agressifs en terme de marketing, on dépense par exemple souvent plus en télé ou en packagings, ce qui nous permet d'avoir un des meilleurs taux de conversion vidéo/salles du marché. Niveau packaging, menu, bonus et affectation des espaces sur le disque on fait aussi un peu plus d’effort .

 

 

 
Ce fut le cas par exemple avec Lord of War qui était recadré en zone 1 alors que l'édition sortie chez vous avait corrigé l'hérésie. Je ne suis pas certain qu'au sein d'une Major cela aurait été le cas.

La Major elle aurait fait le même produit partout dans le monde.

 

Est-ce que cette logique éditoriale s'applique au catalogue SNC ?

Justement pour SNC on restaure les principaux films en haute définition et on remasterise.

 

À votre charge ?

Oui et nous essayons d'amortir sur l'ensemble des droits puisque nous avons acquis ce catalogue « tous droits » ce qui nous permet d'en assurer aussi la commercialisation pour les passages télés ou encore pour les ventes à l'étranger.

 

Quel est en moyenne le coût par film ?

Ce sont des budgets de 20 000 à 50 000 euros par film selon le degré de restauration décidé en amont.

 

Pathé Vidéo a il me semble adopté la même politique avec leurs films de patrimoine.

Tout à fait. On sait que l'on va amortir sur la durée (c'est un catalogue acheté à vie) via d'autres supports et les ventes à l'étranger. Ceci dit il est évident que ce travail de restauration ne s'appliquera qu'aux titres ayant un vrai potentiel commercial ce qui représente tout de même un programme de 15 à 20 films par an sur plusieurs années. Dernièrement on a restauré et sorti les Robert Enrico (Les caïds, Tante Zita, Les aventuriers...), Le mur de l'Atlantique et Les cracks avec Bourvil. La série des Gendarmes a été restaurée en HD et ressortira en DVD ainsi qu'en HD-DVD en octobre ou en novembre. On prépare aussi toutes les pièces maîtresses du catalogue comme Les visiteurs du soir ou les six titres que nous possédons avec Jean Marais (Orphée, L'éternel retour, Julietta, Les chouans...) ce qui nous permettra d'honorer sa mémoire à notre manière dix ans après sa disparition.

 

Quel format HD allez-vous privilégier ?

Nos principales nouveautés très Home Cinéma et ayant une forte dimension image et son sortiront simultanément en Blu-ray et en HD-DVD. Sur le catalogue, ce sera davantage au coup par coup selon la cible du produit.

 

Vous voulez dire des produits qui ne sont encore jamais sortis en vidéo ?

Tout a fait. On va ainsi éditer à la rentrée Ghost Rider, La cité interdite et Le secret de Terabithia. Au niveau catalogue, on va sortir Underworld 1 et 2 seulement en Blu-ray du fait du profil des possesseurs de PS3.

 

C'est-à-dire ?

80% des gens qui se sont équipés en lecteurs Blu-ray ont en fait une PS3. Ce qui en fait un public jeune (les fameux 15-34 ans. Ndlr), avide de films récents ou de blockbusters. La série des Gendarmes on va la sortir uniquement en HD-DVD, format plus orienté lecteurs de salon, donc public plus familial. De plus, les coûts de fabrication et d'authoring sont beaucoup moins élevés qu'en Blu-ray, ce qui est déterminant pour l'édition d'une saga de 6 films.

 

Ce qui laisse entendre que sortir un titre dans les deux formats est très onéreux...

Oui. Mais cela vaut la peine avec un titre comme Ghost Rider par exemple où l'on va mettre globalement en place 250 000 pièces DVD standard sur le marché. On veut y aller de toute façon pas à pas, apprendre le métier de la haute définition en payant un ticket d'entrée raisonnable. Nous voulons être sélectifs dans nos sorties mais apporter des vrais plus par rapport à la version DVD, ne pas se disperser mais faire des éditions qui vont durer malgré l'évolution technique et éditoriale à prévoir.

 

De fait le format adopté en HD se fera au cas par cas...

Oui. La question que l'on se posera à chaque fois est de savoir si le possesseur d'un lecteur HD-DVD ou Blu-ray voudra acquérir le film. De là on éditera le titre simultanément dans les deux formats ou non. Bien entendu certains de nos titres de catalogue vont sortir en HD basé sur les critères de grand spectacle où la dimension image et son est assez importante. Ce sera ainsi le cas de Gangs of New York et de Lord of war évidemment. Au sein du catalogue SNC, il y a Les Visiteurs du soir que l'on a décidé de sortir en haute définition, dans un ou deux formats. En gros les 20-30 incontournables du catalogue seront éditées en HD-DVD ou en Blu-ray ou les deux. Au final de toute façon c'est le marché qui nous dictera le format à adopter.

 

 

 

 

 

 

Quel est selon vous l'avenir de la HD au sein du marché de la vidéo ? Pensez-vous qu'elle supplantera le DVD comme celui-ci l'avait fait en son temps vis-à-vis de la VHS ?

Je pense déjà que les deux formats sont là encore pour un moment en tout cas tant que nous sommes sur un marché de niche. Le changement de support s'opère dans un environnement totalement différent : la multiplication des sources HD est aujourd'hui réelle, aussi bien en TV, qu'en vidéo ou en VOD. En 1997 quand le DVD est arrivé sur le marché il n'y avait beaucoup moins de chaînes thématiques et l'Internet était balbutiant. Bref la vidéo en HD-DVD ou en Blu-ray, même si elle garde la primauté de la qualité, n'en a plus l'exclusivité et n'a plus un côté aussi innovant qu'eut le DVD à ses débuts. Je pense que la HD va permettre d'amortir la baisse du marché, voire de le stabiliser mais pour un ensemble de raisons liés à la piraterie, à l'afflux de chaînes TV ou au développement de l'offre légale en VOD, la vidéo ne retrouvera pas sa croissance d'il y a quelques années.

 

C'est une vision à combien d'années cela ?

3/4 ans. Après, cela dépendra des mesures qui auront étés prises contre la piraterie. En fonction le marché pourra ou non repartir à la hausse.

 

La piraterie est une thématique qui revient sans cesse auprès de tous les éditeurs. Cela devient même une obsession.

Oui, car, avec la perte du statut un peu valorisant du DVD, c'est la raison principale pour laquelle il y a une baisse du marché. Pas seulement parce que les gens consomment sur Internet mais aussi parce qu'Internet permet de voir les premières minutes d'un film et donc il est plus difficile de faire acter des films moyens ou intermédiaires, a fortiori ratés.

 

Vous pensez donc que si le film est bon, la personne l'achètera même s'il l'a déjà vu via un téléchargement illégal ?

Oui, cette nouvelle donne nous oblige à adapter nos outils marketing. Il est moins facile de défendre des films qui n'ont pas rencontré leur public même si de nouveaux outils ont vu le jour. Mais quoi qu'il en soit c'est surtout le marché de la location qui est touché de plein fouet. À l'évidence si l'on jugule un tant soit peu la piraterie et qu'un des deux formats en HD s'affirme rapidement, on aura dès lors toutes les conditions pour que le marché reparte un peu même si du fait de l'environnement concurrentiel ce ne sera pas les mêmes progressions qu'auparavant.

 

Et que préconisez-vous justement pour lutter contre la piraterie ?

Je pense que la « riposte graduée », invention française testée avec succès aux USA, me parait être la meilleure solution. Au moins cela dissuade le petit pirate. Ensuite il faudrait ramener le délai de sortie vidéo à quatre mois.

 

Comment abordez-vous la VOD chez M6 Vidéo ?

Pour la VOD, c'est M6 Web qui gère le site M6Vidéo.fr qui présente les programmes de M6 en catch-up TV, ainsi qu'une sélection de films. Nous on est plus comme Studio Canal par rapport à Canal Play, c'est-à-dire que nous vendons les droits VOD détenus par le Groupe à l'ensemble des plateformes du marché. Ceci dit on favorise une transition douce puisque généralement nous mettons à disposition nos œuvres cinéma en VOD un mois et demi après la sortie DVD vente.

 

Le but est donc d'être présent sur un maximum de plateformes en fait !

Oui c'est le schéma que nous avons retenu. Pour l'instant, il y a moins de dépenses d'édition qu'en DVD et cela deviendra vraiment intéressant pour nous quand il y aura un véritable chiffre d'affaire.

 

Si l'on vous suit bien, la VOD devrait donc à terme remplacer le DVD !

Je pense qu'il restera un marché physique, principalement pour la vente, mais avec un niveau de prix nouveautés à terme plus proche de 15 euros. Pour la location, le marché devrait se répartir à peu près à égalité entre VOD et location physique.

 

 

Merci à Stéphanie Chiche qui a rendu cette interview possible et à Frédéric Ansart de Lessan pour sa disponibilité.

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