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Bruce Willis, la force tranquille
04 juil 2007 | par
Thomas Messias
Dix-neuf ans. C'est la durée qui sépare Piège de cristal de Retour en enfer. C'est aussi le nombre d'années passées par Bruce Willis au sommet d'un star-system qui ne l'a jamais abandonné. On peut pourtant penser que sans sa rencontre avec les deux John (McClane et McTiernan), il serait actuellement en train de tenir un bar dans une petite ville du New Jersey. Il a suffi qu'une demi-douzaine de stars (dont Stallone, Schwarzenegger et Kevin Costner) refuse le rôle principal de Die Hard pour que celui-ci échoue dans les bras d'acier de Walter Bruce Willis. Bien aidé par des dialogues en or, il laisse exploser sa gouaille et son style unique (désabusé mais déterminé) dans ce qui est aujourd'hui encore le mètre-étalon de la comédie d'action. Aussi tenace que McClane, Willis ne relâchera jamais son emprise sur Hollywood, ringardisant à vitesse grand V des types comme Sly et Schwarzie, plus costauds mais bien trop premier degré.
Le
problème avec les étiquettes, c'est qu'elles vous collent à la peau et que même
les gesticulations les plus frénétiques ne permettent pas de s'en débarrasser.
Même en prenant de l'âge, Willis est resté le type-marrant-avec-des-biceps,
d'autant que les gros bras nouvelle génération (de The Rock à Vin Diesel) n'ont
pas le talent suffisant pour le déloger de son trône. Il est assez amusant
d'étudier l'évolution de sa filmographie, le même cycle semblant se répéter
encore et encore. D'abord quelques films d'action à succès, souvent taillés sur
mesure pour lui, puis une poignée de tentatives (louables) de se sortir du
carcan de l'action movie, avant de
retomber aussi sec dans le bourrin pour cause d'insuccès. Il sera beaucoup
pardonné à Bruce Willis, car Bruce Willis est un acteur irrésistible. N'empêche
: entre les cartons intergalactiques se cachent souvent des revers cinglants.
Il
y a tout d'abord les films dits sérieux. Premier essai : un rôle sous la
direction d'un Brian De Palma encore crédible, dans Le bûcher des vanités. Un bide monumental pour un film franchement pas fameux, où Bruce ne
semble pas vraiment à sa place. Comme si, à chaque instant, il crevait d'envie
de jeter son costard à la benne pour aller boire du whisky en marcel. Au début
de sa carrière, il y aura également Billy Bathgate de Robert Benton et Pensées
mortelles d'Alan Rudolph, deux films dont il chante les louanges
aujourd'hui encore mais qui n'ont pourtant pas grand-chose pour rester dans les
annales. Il faudra ensuite que Terry Gilliam lui-même vienne le chercher et lui
propose L'armée des douze singes en 1995 pour que Willis trouve enfin
une certaine crédibilité dans un rôle grave. Une gravité qui lui réussira moins
dans Couvre-feu,
d'Edward Zwick, l'arrivée de son personnage dans le script coïncidant très
exactement à l'écroulement du film. Sans doute parce qu'à de rares exceptions,
il n'est pas fait pour arborer un sérieux de cathédrale pendant toute la durée
d'un film.
Bizarrement,
le roi de la vanne des Die Hard et autres ne semble pas
spécialement doué pour la comédie pure. Passons très vite sur le sinistre Mon
voisin le tueur et son innommable suite. Incroyablement sous-exploité
dans le registre de la comédie romantique (alors que le couple qu'il formait
avec Demi Moore était un sommet de glamour et de beaux sentiments), Bruce s'est
ramassé chez Rob Reiner (Une vie à deux) mais peut se targuer
d'avoir réussi son passage chez Blake Edwards (pour le rigolo Boire
et déboires). À part ça, côté comédie, pas grand-chose à se mettre sous
la dent, si ce n'est le très bof Sale môme, la voix du mioche d'Allô
maman ici bébé et quelques apparitions savoureuses dans des séries
télévisées. On sent pourtant chez lui un vrai désir de s'épanouir dans la
comédie, mais sans doute n'a-t-il pas encore trouvé le réalisateur qui fera de
lui une pure bête de scène.
Et
puis il y a ces films réussis mais tellement peu réputés que Bruce Willis a
préféré les oublier pour aller multiplier les blockbusters. Dans le méconnu Hudson
Hawk, gentleman cambrioleur, il est un formidable Arsène Lupin qui
chante en chourant pour mieux minuter ses opérations. Tourné peu après 58
minutes pour vivre (le deuxième de la série des Die Hard), le film de
Michael Lehmann désarçonne le public et réalise un bide retentissant. Dans le
genre louable mais pas récompensé, il y a également l'étrange Breakfast
of champions, adaptation bancale mais illuminée de Kurt Vonnegut, sans
doute la plus grosse prise de risque de Willis dans un rôle de concessionnaire
automobile qu'on n'imaginait pas fait pour lui. À tort. Preuve que Bruce
Willis, s'il ne cède pas trop à la facilité, a encore de quoi nous surprendre.
En
attendant, et c'est d'abord pour ça qu'on l'aime, Bruce, c'est un type baraqué
mais avec un peu de bide quand même, qui se balade clope au bec d'immeubles
piégés en terrains vagues pour casser du méchant, sans jamais oublier de
balancer quelques vacheries au passage. Avec jubilation sans cesse renouvelée à
l'idée de prendre lui aussi quelques sévères dérouillées, ce qui fait de lui
une sorte de disciple de Mel Gibson le masochiste. Les deux hommes partagent
aussi une certaine prédisposition pour le buddy movie (le scénario d'Une
journée en enfer était d'ailleurs prévu à la base pour être celui de L'arme
fatale 3). Le côté burné et rigolard de Willis est une sorte de
bénédiction pour les auteurs de ce genre de film. Dans Le dernier samaritain ou Die
Hard 3, il livre des prestations d'anthologie face à des partenaires
qui le lui rendent bien. C'est un peu moins le cas dans le récent 16
blocs, où sa gueule de bois annihile son sens de la répartie, le
condamnant simplement à écouter Mos Def imiter Donald Duck en parlant de
gâteaux à la crème. Quand ce n'est pas Bruce qui mène la danse, les choses ont
beaucoup moins de saveur. Il a aussi donné dans le film d'action pure, celui où
on ne badine pas avec la mort et où faire le zouave lorsqu'on se fait tirer
dessus apparaît comme inopportun.
Si ces films-là ne sont pas parmi ses plus
convaincants, ils bénéficient toujours de l'incroyable abattage de mister
Bruce. Dans Dernier recours, western moderne de Walter Hill, il fait preuve
d'un sang-froid et d'un radicalisme assez étonnants. Et nul doute que des films
comme Code mercury ou Le chacal (ou, multi-perruqué, il
frise plus d'une fois le ridicule) auraient directement atterri dans les
vidéo-clubs s'il n'avait pas été à l'affiche. Mais c'est dans Armageddon
qu'il franchit un nouveau cap : cette fois, il sauve l'humanité toute entière, et il
n'est plus le jeune chien fou (rôle transmis à Ben Affleck) mais le vieux sage
dont chacune des décisions est respectée à la lettre. Pour la première fois ou
presque, Willis assume le fait d'être presque en âge d'avoir des
petits-enfants. Le genre d'étape que des types comme Stallone n'ont jamais
voulu franchir.
Outre
John McTiernan, d'autres réalisateurs ont occupé une place toute particulière
dans sa carrière. Willis n'a jamais eu de relation fusionnelle avec un metteur
en scène ; il n'a d'ailleurs jamais tourné plus de deux fois avec un même
cinéaste (on sent tout de même son envie de construire sur la durée avec
Florent Siri, qui l'a dirigé dans Otage). Mais certains, au travers
d'un film ou deux, lui ont apporté beaucoup. D'abord Quentin Tarantino :
contrairement à sa réputation de spécialiste du contre-emploi, le réalisateur
de Reservoir
dogs lui offre dans Pulp fiction un rôle en forme
d'hommage à John McClane, musclé et tendre à la fois, avec cependant une
destinée différente pour son personnage de Butch Coolidge, boxeur en fuite,
amoureux de la petite brioche de Maria de Medeiros. Si Pulp fiction ne constitue
pas un come-back dans sa carrière (malgré une certaine inconstance, il n'a
jamais quitté le devant de la scène), le film de Tarantino lui aura en tout cas
permis de remporter une Palme d'Or et une nouvelle dimension d'acteur culte.
Avant
de devenir l'Homme par excellence, le type le plus incroyable de la terre, un
puits de malheur et de singularité dans les deux films qui firent connaître de
M. Night Shyamalan. Dans Sixième sens, il est impeccable de
sobriété, servant parfaitement la soupe au véritable héros du film, la star
déjà déchue Haley Joel Osment. Nommé aux Oscars, souvent cité pour sa
conclusion assez imprévisible, le film donne à Willis ce côté sérieux après
lequel il a tant couru. Les deux hommes remettront le couvert un an après avec Incassable,
phénoménale relecture du mythe des super-héros, où il livre une performance
bouleversante et inattaquable dans un rôle pas franchement facile. On aurait pu
s'attendre à ce que l'alliance Shyamalan/Willis poursuive sa fructueuse
collaboration au rythme d'un film par an, mais quelques désaccords et l'envie
d'aller voir ailleurs y ont pour l'instant mis fin. Il y a tout de même de
fortes chances pour que ces deux-là se retrouvent un jour.
À
cinquante-deux balais, on se demande maintenant quelle direction va prendre sa
carrière. De l'action et encore de l'action, comme un nouveau Charles Bronson,
ou des choix plus variés, plus hétéroclites, plus fun ? L'idéal serait de ne pas
choisir entre ces deux options parfaitement conciliables. De toute façon, Bruce
sera toujours Bruce : qu'il nage en plein univers SF (Le cinquième élément),
dans la noirceur des comics milleriens (Sin city) ou dans la comédie
décontractée (Bandits), Willis s'impose à chaque fois comme une évidence et
marque ses prestations de son empreinte avec un détachement que n'aurait pas
renié Mitchum. On en reprendrait bien pour dix-neuf ans.
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