••• Winsor McCay en DVD


19 mai 2011 Par Nicolas Thys


A l'heure où l'animation américaine se résume bien souvent à Pixar et aux images de synthèse qui pullulent - et la 3D stéréoscopique n'arrange rien - au point de faire passer, depuis 10 ans, Hollywood pour une immense fabrique de films d'animation dans lesquels ne subsistent plus que quelques personnages en prises de vues réelles, comme le laissait déjà percevoir, avec des toons, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? de Robert Zemeckis en 1988, il est bon de revenir aux primitifs. Prendre conscience qu'il existait autre chose avant et que, finalement, tout s'imbrique, tout se complète mais rien ne se crée jamais vraiment. Revenir aux sources d'un médium qui hante le cinéma depuis ses origines et que l'on cantonne trop facilement à un spectacle enfantin.

 

Winsor McCay - DVD

 

Ils sont deux à avoir pratiquement inventé et révolutionné le dessin animé en quelques années : Emile Cohl en France en 1908 avec son Fantasmagorie et Winsor McCay aux Etats-Unis trois ans plus tard. Bien sûr certains puristes objecteront : Et Emile Reynaud ? Et Stuart Blackton ? Et Segundo de Chomon ? Si ces noms sont aussi ceux de précurseurs, l'animation n'a pas forcément été leur fer de lance et ils n'ont pas hissé, comme les deux précédents, l'animation au rang d'art. Le français, à l'origine caricaturiste, est un inventeur de formes, s'attelant tant au dessin animé traditionnel qu'aux marionnettes, à l'animation en volume, à la pixillation, ou tentant d'audacieux mélanges de prises de vues directes et de dessins, etc.

 

Winsor McCay a suivi le mouvement et a amélioré les créations d'Emile Cohl. Célèbre aujourd'hui dans le milieu de la bande dessinée, McCay est d'abord connu pour avoir créé le personnage de Little Nemo in slumberland et publié ses aventures avec succès dans deux journaux entre 1905 et 1913. A cette époque le comic strip, comme le cinéma, explose aux yeux du grand public américain et McCay, déjà auteur de trois autres titres plus ou moins réussis, produit avec son petit personnage plongé au pays des rêves le premier chef d'œuvre de la bande dessinée. Le monde onirique de McCay est poussé à son paroxysme avec des couleurs vives et une grammaire imagée inédite et percutante dont on suit l'évolution au fil des planches.

 

 

 

Rien d'étonnant donc à ce que McCay reprenne Little Nemo et son univers lorsqu'il commence à s'intéresser au cinéma. Son premier film, il le tourne en 1911 et il se positionne tout de suite entre deux genres en apparence opposés mais qu'il va imbriquer avec une puissance incroyable et rarement égalées depuis sauf avec le Ryan de Chris Landreth et quelques autres pépites : le cinéma d'animation et le documentaire.

 

Déjà, Le Dernier cri des dessins animés est coréalisé par James Stuart Blackton, connu des amateurs du cinéma des premiers temps comme l'auteur de Humourous phases of funny faces et The Haunted hotel en 1905 et 1907, deux des premiers films utilisant en partie l'animation image par image dans leur processus de fabrication. Mais Le Dernier cri... n'est pas non plus entièrement animé, seule la dernière partie l'est. Il est d'abord d'un sketch amusant dans lequel McCay se met en scène réalisant un dessin animé à partir de Little Nemo. Film comique, il devient également un document romancé mais réaliste sur la réalisation d'une animation image par image. La magie du dessin animé devient prestidigitation. Le truc est dévoilé, tout se joue à la fois dans la grâce du mouvement cinématographique, et aussi du calcul des intervalles de déplacements. Toutefois, la magie revient avec l'apparition d'un Nemo colorisé accompagné de ses acolytes. Et ce petit rêveur, qui ne se déplaçait jusque là que de case en case, et dont chaque strip ne demandait qu'à expérimenter toutes les formes possibles de mouvements comme la métamorphose et anamorphoses, les déformations de toutes les sortes, revient ici doté de son propre mouvement indépendant. A la manière du fantoche d'Emile Cohl dans Fantasmagorie, Nemo se transforme au gré de l'imaginaire fertile de son créateur et toutes les ambitions cinématographiques contenues dans la bande dessinée sont libérées ici dans 30 secondes de pur bonheur visuel !

 

 

Animation et documentaire sont aussi à la base de quelques autres films de Winsor McCay qui aura du mal à se défaire du second dans son approche très réaliste du premier. Dans Le Naufrage du Lusitania en 1918 par exemple, il reprend un événement historique de 1915, le naufrage d'un paquebot britannique considéré comme « neutre » (l'Histoire révèlera le contraire 60 ans plus tard) par les allemands qui aurait été l'un des éléments déclencheurs de l'entrée en guerre des Etats-Unis dans un conflit jusque là européen. Aucune image du naufrage n'a pu être filmée en direct mais McCay cherche à la manière des bandes d'actualité, reproduit image par image ce naufrage pour le mettre en scène. Même s'il s'agit d'un film d'animation, on est en présence d'une reconstitution quasi documentaire d'un événement daté, d'autant plus que McCay ne s'amuse pas à inventer une histoire parallèle fictive et mièvre pendant 3h15 pour parler d'un autre naufrage important comme un certain réalisateur en 1998, mais qu'il s'attache juste à certains faits précis.

 

Nemo mccay

 

Autre héros qui colle à la peau du cinéaste, Gertie, « une » dinosaure inspirée du brontosaure conservé à l'American Museum of Natural History de New York. Dans le film présenté dans le DVD, le réalisateur s'amuse avec les liens entre réalité et animation. Il fait un simple film d'animation dans lequel il y figure en s'improvisant aux yeux des spectateurs, dompteur de dinosaure. Doublement. Premièrement avec une présence physique à la fin du film lorsqu'il grimpe sur le dos de Gertie mais surtout à l'aide de cartons qui donnent des ordres. L'animal va obéir aux injonctions du cinéaste. Mais il faut savoir que McCay a commencé en réalisant des performances avec Gertie. Sur scène le film passait et, au lieu des cartons, le réalisateur lui-même, vêtu d'un costume et d'un fouet, appelait Gertie, lui donnant des ordres à la manière d'un spectacle de cirque. Les rapports de taille étaient corrects, avec l'auteur même sur scène qui, devenu bien plus qu'un dresseur, se faisait démiurge. Il contrôle l'action du film à l'image prêt, il le maîtrise même dans son instabilité formelle. Un second film avec Gertie, Gertie on tour, avec des décors et une silhouette plus détaillés encore était en préparation en 1921 mais il n'en reste que des fragments. Le dinosaure, toujours avec un dispositif de projection scénique prévu, aurait dû visiter New York et Washington.

 

Un autre film, un autre mystère. S'il ne s'agit pas d'un documentaire, il allie toujours prise de vues réelles et animation. Il s'agit des Centaures. Commencé en 1918 mais jamais terminé semble t-il, le film a été partiellement détruit et il n'en reste que deux petites minutes éblouissantes dont le montage reste incertain vu l'absence de scénario. Ce qu'on peut voir ? Deux centaures se promenant dans une nature luxuriante. Le cinéaste a choisi de dessiner les êtres mythiques et de les fondre dans une réalité concrète afin de rendre leur spectacle plus étrange et poétique encore. Comme s'ils venaient d'une autre dimension pour arriver sur terre. A voir et à revoir sans modération.

 

lusitania naufrage

 

Viennent ensuite trois films plus un quatrième d'un style différent. Les référents réalistes sont moins présents et les courts métrages sont très inspirés d'un comics trip de McCay de 1904, les Dream of a rarebit fiend, intitulé en français Les Cauchemars de l'amateur de fondue au chester, dans lequel Nemo fît sa première apparition, un peu à la manière de Kermit dans Sesame street.  On passera sur le titre très mal traduit, pour s'intéresser au contenu qui part d'une trame simple : un individu différent à chaque fois rêve et se réveille en se plaignant du plat qu'il a mangé, souvent du Welsh Rarebit. Les rêves composent le comic strip, souvent surréalistes, très colorés et absurdes et dans lesquels les métamorphose, apparitions ou disparitions sont nombreuses. De cette bande dessinée, outre un film non animé réalisé en 1906 par Edwin S. Porter, célèbre pour avoir mis en scène The Great train robbery, l'archétype du western, en 1903, Winsor McCay fera un premier film en 1912 : How a mosquito operates et trois films en 1921 et 1922 Bug vaudeville, The Pet et The Flying house. Comme c'était le cas pour l'animation de Nemo, on retrouve à chaque fois les caractéristiques majeures du style graphique de McCay qui s'intègrent parfaitement et intelligemment au récit filmique, en jouant sur les cauchemars et l'horreur du rêve, monde animé. Seul le premier film de 1912 est entièrement animé et sans carton explicatif. Les autres s'amusent parfois avec la réalité comme la fin de The Pet ou le Bug vaudeville qui fait songer aux Centaures parfois, mais surtout ils se situent entre le cinéma et la bande dessinée. Les personnages ont parfois des bulles qui sortent de leur tête et l'introduction est assez bavarde en carton avant d'entrer dans le vif de l'action.

 

pet mccay

 

Enfin Winsor McCay réalise Flip's circus en 1921, un petit film passionnant et d'une grande ingéniosité qui préfigure par certains aspects La Linea 50 ans plus tard même si la série animée d'Osvaldo Cavandoli sera beaucoup plus développée et mieux structurée. Flip est l'un des compagnons de Nemo et on le suit ici dans un cirque pendant que la main du réalisateur fait apparaitre quelques cartons sur une ardoise tout en précipitant certaines actions du clown. Mais, McCay choisit une nouvelle fois et à regret la voie de la bande dessinée filmée avec les bulles dialoguées au sein de l'image. Celles-ci figent le mouvement du personnage à l'instant de leur apparition. Et figer le mouvement c'est passer du cinéma à la photographie, du dessin animé au dessin et ce changement de mode de représentation fait perdre au film de sa splendeur. Dommage car la tentative était intéressante, participant une fois encorre à un renouvellement perpétuel de l'animation.

 

Il est intéressant de noter que malgré son décès en 1934, Winsor McCay n'a plus réalisé après 1922, date à laquelle Walt Disney sort son premier film sur les écrans, une adaptation du Petit chaperon rouge. Passation de pouvoir involontaire pour McCay qui lança en 1927, au cours d'un dîner en son honneur : « L'animation devrait etre un art, c'est comme cela que je la concevais... mais quand je vois ce que vous autres en avez fait... un commerce... pas un art, un commerce... quelle misère ! »(1). Et, difficile de le nier, si l'homme a apporté à la bande desssinée ses lettres de noblesse en dessinant les premiers chefs-d'oeuvre de ce medium, il est aussi, à la suite d'Emile Cohl, celui qui a érigé l'animation en un art véritable grâce à un travail de recherches poussé et exigeant, tant au niveau graphique que formel, sur le mouvement même du cinéma et de ses infinies possibilités. 

 

(1) Citation reprise au livre de Charles Solomon, Les pionniers du dessin animé américain, Paris, Dreamland, 1996.

 

flip circus

 

TEST TECHNIQUE :

 

Il suffit de voir les extraits de films de Winsor McCay dans le bonus proposé par les éditions du Paradoxe pour s'apercevoir que, malgré les rayures ou traces diverses laissées par le temps sur les masters des dix courts métrages proposés, la restauration effectuée par l'éditeur Américain Milestone est excellente. Heureusement pour celui qui reste l'un des plus importants animateurs et l'un des plus méconnus par le grand public actuel, ses films vont pouvoir être projetés dans des conditions plutôt bonnes. La définition a été soignée, le noir et blanc est plutôt bon et finalement les rayures paraissent peu nombreuses. Tous les films sont muets et proposés avec un accompagnement très classique mais agréable à l'écoute. 

Un seul supplément mais de qualité. Un film de 1976 sur McCay composé de 17 minutes d'entretien avec l'un de ses collaborateurs encore vivant à l'époque. Entre anecdotes et faits plus importants, l'ensemble est une excellente introduction à l'œuvre du réalisateur/dessinateur.

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La Rédaction03/06/2011 23:46 par La Rédaction

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